" /> Hégémonie des dictatures - Dombast

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Hégémonie des dictatures

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Que la Russie ne puisse gagner la guerre et que par conséquent le dessein de faire reculer l’aire d’influence des Etats-Unis en Europe ne puisse réussir, voilà qui est acquis. Pour autant, les partisans d’un ordre du monde inchangé peuvent-ils considérer que l’optimisme des années 1990 est encore de mise ? Mr Fukuyama a manifestement eu tort de pronostiquer une “fin de l’histoire“ dans un âge apaisé de l’humanité. Même dans une époque caractérisée par la soumission dévote à l’hyper-puissance américaine (puissance du verbe persuasif, impact des images et système des objets doublés de la force des technologies militaires), tout le monde n’a pas été convaincu de se ranger sous la bannière de la raison libérale et capitaliste. Aujourd’hui, alors que cette puissance a paru vaine à divers moments, les idéologues de la victoire de l’Occident ne désarment pas.

Ils sont pourtant contredits à domicile par la vigueur renouvelée des idéologies radicales. À droite, on promeut de nouveau des systèmes de valeurs précapitalistes, fondés sur Dieu et la famille dans la droite ligne des fascismes qui survécurent à la seconde guerre mondiale (les valeurs de Poutine, Le Pen et Orban sont celles de Franco et Salazar). À gauche, du moins pour ceux qui à gauche demeurent laïcs et n’attribuent pas un rôle révolutionnaire aux religions dites révélées, on se dit certains que la récente "crise sanitaire" internationale a signé l’avis de décès de la démocratie bourgeoise telle qu’elle existe en Occident depuis un peu plus de deux siècles…

Face à ce constat alarmiste, un faible majorité de ressortissants s’estimant encore dotée des bénéfices de la citoyenneté continue de suivre le concert de voix qui chantent notre avance et suprématie. Mais sans enthousiasme : la démocratie est simplement le moins inconfortable des systèmes politiques. L’argument pourtant pèse moins lourd quand les principes de fonctionnement de cette démocratie sont mis à mal en France ou en Espagne, pour ne rien dire des pays où l’installation de ladite démocratie est récente et incomplète, comme en Pologne ou en Turquie... Combien va-t-il rester de politologues et idéologues pour faire le pronostic de l’apaisement du tumulte, de la baisse d’intensité des conflits ? À quoi devrait-on ces améliorations ? Non seulement les peuples ont cessé d’attendre dans la sidération muette que la liberté leur soit imposée par les sages de Washington mais de surcroit ils n’adhèrent pas au principe des sociétés dites ouvertes avec leurs garanties de libertés. La réaction est très vive, le fanatisme anti-occidental exacerbé, même si son argumentaire en a pris un coup en Iran au cours de l’automne 2022.

Le philosophe et sociologue Dmitri Mikhaïlitchenko, un libéral moscovite plus proche des valeurs occidentales d’autonomie de l'individu que de celles du régime que subit la Russie, nous livre une analyse des mouvements de la périphérie du monde ; elle n’est pas neuve mais elle est russe et ce détail importe :

« Pérennité des autocraties : les contours du système mondial

La victoire de R.T. Erdogan aux élections présidentielles turques a une fois de plus mis en lumière la question de la pérennité des autocraties dans le contexte contemporain. Face à la Chine et dans la confrontation géopolitique générale, les conditions sont réunies pour le renforcement des autocraties dans le monde.

Un autocrate n'est pas toujours un dictateur qui truque les élections. Un autocrate est un acteur qui poursuit une politique systématique de renforcement de sa propre influence au détriment d'autres acteurs et institutions. À cet égard, Erdogan est certainement un autocrate, même s'il est légitime, mais ce n’est pas ce qui nous importe ici.

Dans une logique d'analyse des systèmes mondiaux on voit que le centre (en tant que source d'innovation technologique) crée presque toujours des régimes politiques plus modernes dans lesquels la démocratie et les droits de l'homme sont garantis. La semi-périphérie ne crée que sporadiquement de tels régimes, et la périphérie complète est constituée d'autocraties et de dictatures.

Au cours des trente dernières années, les États-Unis, en tant que puissance hégémonique mondiale, ont intégré au centre les pays d'Europe de l'Est (anciennement le camp socialiste) et ont tenté d'intégrer la Russie dans le système mondial, mais dans la position d'un ravitailleur semi-périphérique. Cette tentative n'a donné lieu qu'à des succès de court terme. Il est révélateur que les succès des États-Unis dans l'expansion du centre du système mondial remontent aux années 1990 et aient été suivies des attaques terroristes du 11 septembre 2001, de la guerre ingrate et stupide en Afghanistan, puis des problèmes de plus en plus nombreux avec la Russie et la Chine.

La résistance des autocraties dans le contexte actuel est une conséquence de la stratégie malavisée d'expansion du centre par le système mondial américain. Cette stratégie s'est clairement enlisée et un nouvel hégémone alternatif, la Chine, a émergé à l'horizon, encourageant les autocraties dans le monde entier (Asie centrale, Amérique latine, Afrique). Pékin préfère négocier avec les élites locales et ignore toujours les intérêts de toutes les autres couches dans les États semi-périphériques et périphériques.[...] Pékin va imposer son jeu dans la lutte d'influence dans toute la semi-périphérie du système mondial (ou dans les pays du second monde comme l'Argentine, le Brésil ou l'Afrique du Sud). [...] La confrontation entre les États-nations et les sociétés transnationales a été activement discutée il y a quelques années, mais des autocrates comme Erdogan montrent bien qu'ils peuvent faire face à ces menaces et obliger les transnationales à obéir à leurs règles du jeu (poursuites judiciaires contre Google ou les réseaux sociaux mondiaux).

La Chine renforcera les autocraties dans le monde et modèlera un contour alternatif de l'ordre mondial. Il s'agit là d'une politique plus pragmatique que ne furent la cause de l'Internationale et le soutien de l'URSS aux régimes communistes dans le monde. Bien que les autocrates ne soient généralement pas doués pour se mettre d'accord entre eux, la stratégie chinoise pourrait réussir, d'autant plus que, dans le système mondial actuel, le potentiel d'expansion du centre libéral fondé sur le droit est limité. Or, l'establishment des États-Unis et de l'Union européenne n'est pas près de réviser ses approches dépassées et peu performantes. »

Дмитрий Михайличенко, д-р филос. н. https://t.me/Scriptirum