" /> La norme ou la purge ? - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

La norme ou la purge ?

- Posted in Lettres internationales by

Nous y revenons fréquemment. En apparence effacée par l’actualité dramatique, la question se pose de façon très claire dans la plus grande partie de l’ancienne URSS. Sans être toujours formulée, elle est surtout centrale en Russie et revient à cet énoncé : « puisque nous sommes collectivement héritiers d’un système qui a tenté d’abolir la propriété privée et l’a réduite au minimum, pourquoi faut-il que certains parmi nous bénéficient de l’essentiel de cet héritage quand la plupart n’ont eu en partage que des taudis ? »

Tout observateur, à moins qu’il ne cherche à tergiverser, butte sur ce problème et doit sans cesse revenir sur le risque persistant de complète remise en question des acquis de la transition capitaliste de 1992. Dans leur majorité, ceux qui détiennent le savoir et sont gratifiés du qualificatif d’intellectuels ont été associés à divers degrés aux bénéfices du partage inégalitaire. Unis par une commune répulsion d’un peuple dont le culte abstrait leur fut imposé par le régime socialiste, ils craignent le moindre sursaut des masses ouvrières et paysannes, enclines à la violence et au chaos destructeur. La révolution de 1917 est un repoussoir qui aide à sceller une alliance passive entre intellectuels raffinés et bandits issus des structures policières, auxquels la pleine propriété des moyens de production paraît avoir été offerte…

Nous avons beaucoup traduit ici des auteurs représentatifs d’une opposition éclairée à Poutine, comme les Pastoukhov, père et fils, et le lecteur a pu constater qu’ils espèrent une fin de régime très aménagée à Moscou, comptant que la société fasse l’économie d’un grand chambardement, que les confiscations de biens mal acquis soient limitées et encadrées. Tout sauf une crise révolutionnaire et un partage sauvage des richesses usurpées ! Cette modération qui se conçoit ne contribue pas à leur popularité ; elle débouche même sur le rejet de cette classe pensante par la grande majorité des citoyens, plus proche du brigand Poutine que des sages libéraux. Cette aversion générale sert les desseins des extrémistes de droite, notamment de l’idéologue Douguine et du mercenaire Prigojine, soudain convertis à l’égalitarisme social... Le professeur de sociologie Dmitri Mikhailitchenko, évoque ici les ressorts du ressentiment populaire et le jeu risqué du pouvoir :

« Sur les exigences anti-élite et les éventualités de leur expression systémique

Selon le Crédit Suisse, la Russie a le niveau d'inégalité économique le plus élevé au monde. Au cours de la première année de l'Opération spéciale, la demande sociale a partiellement satisfaite et en partie étouffée par le gouvernement au moyen de publireportages montrant certains hauts fonctionnaires des régions et députés de la Douma d'État partis faire la guerre dans la zone de l'Opération spéciale, par défi. Aujourd'hui, les habitants de Roublyovo sont devenus la cible d'attaques de patriotes en colère (NdT= https://fr.wikipedia.org/wiki/Roublevka

Ce segment “Roublyovsky“ constitue dans toute société une strate très étroite, mais extrêmement influente, qui a accès au distributeur de ressources de l'État et y occupe une position privilégiée. Son statut est compliqué par le fait que la société est fatiguée de la lutte contre la "cinquième colonne" (dissidents, opposition hors système, personnes peu connues qualifiées d’agents de l’étranger, etc.) Incapable de profondeur de pensée, les fonctionnaires des régions continuent d'attribuer la contestation écologiste et d'autres formes de contestation locale à la "main de l'Occident" et aux "manipulateurs extérieurs", mais cette approche s'épuise. L'État a complètement purgé l'infrastructure de la dissidence civile et, dans ce contexte, rejeter la responsabilité de ce qui cloche sur les brisures de l'opposition non systémique et d'autres dissidents "parrainés par l'Occident" n'est rien d'autre qu'un mauvais service rendu aux puissants des ministères de force (réputés "laxistes").

La plupart des individus hors-système sont partis à l'étranger ou ont émigré à l'intérieur du pays (silence et éloignement du centre NdT). Alors que les gens de Roublyovo sont bien là : beaux, luxueusement vêtus, peu enclins à contribuer aux besoins de l'opération spéciale, et leurs manières sont arrogantes. Eux et leurs capitaux constituent une très bonne cible pour de futures listes de proscription et une redistribution des biens. Cette bureaucratie civile, ces capitalistes bancaires et l’ensemble de cette médiocratie, vont essayer par tous les moyens de montrer leur importance pour le pouvoir, mais cela pourrait ne pas suffire.

La configuration est la suivante : il existe une demande anti-élite dans la société, et empêcher qu'elle ne s'exprime à une grande échelle entre dans les tâches administrateurs de la politique intérieure. Il est donc tout à fait possible que soit mis en œuvre un substitut à ce processus. La lutte contre une "cinquième colonne" pauvre en ressources et semi-décomposée devient beaucoup moins urgente. Il conviendrait plutôt d’anticiper une nouvelle exacerbation des contradictions au sein de l'élite, qui, sous couvert de lutter contre la corruption, servirait les ennemis de la Russie. On a sur ce point pas mal de reproches à faire à de nombreux membres de l'élite économique et de la nomenklatura. L'exclusion du parti Russie Unie et la récente décision de traiter comme un agent étranger l’ancien député Gadjiev semblent être un premier signe de ce qui vient. Il y en aura d'autres.

Compte tenu du contrôle exercé par le gouvernement sur la société, les contradictions de classe ne seront pas sérieusement mises en lumière, mais de nouveaux coupables sont nécessaires. Ce ne sera plus la "cinquième colonne" des dissidents et des nouveaux fuyards : ce seront les représentants des cercles de pouvoir eux-mêmes. Quant à savoir quel nombre d’accusés et sous quels chefs, ils en décideront eux-mêmes dans le cadre d’une très classique bataille de l’ombre.

La demande anti-élite de la société sera provisoirement satisfaite par de telles actions ciblées. La faiblesse totale de la société, son atomisation et son absence de détermination plaident pour. En ce sens, je ne crois pas vraiment à la réussite du projet d'opposer le "peuple profond" aux "Roublyoviens". Nous assisterons plutôt, à moyen terme, à de nouvelles tentatives de cristallisation de la classe dirigeante sous la forme d'une nomenklatura néo-soviétique de type semi-stalinien. Mais cette cristallisation risque d'être douloureuse, avec des purges et des désignations d’ennemis de la patrie. Tout le monde ne survivra pas à cet écroulement des élites. C'est un jeu dangereux qui ouvrira des possibilités d'évolutions diverses, y compris de renversement, mais je ne les surestimerais pas. Cependant, il fait de moins en moins de doute que les conditions sont réunies pour qu'un tel jeu commence. »

Traduction de “Об антиэлитном запросе и возможностях его системного выражения“

Du même auteur, un article sur l’apathie sociale et son traitement :

« C’n’est pas la norme, mais pas on plus un problème ou comment la société russe perçoit la répression

La société russe n'aime pas la répression, mais elle la perçoit avec indifférence, sans beaucoup d'aversion émotionnelle ni d’empathie ; à cela plusieurs raisons :

La plus apparente est l'atomisation : "cela ne me concerne pas“. Ici, c'est évident. Avec une société civile très faible, cela fonctionne.

La seconde est le "ne vous mettez pas en avant", "ne faites pas front contre les autorités et tout ira bien". Il s'agit d'une position bien arrêtée de la double pensée russe rusée qui s'est développée au cours des siècles de domination de l'État russe, un Léviathan sur une société de serfs et autres non-libres. Cette approche se réfère à un contrat tacite avec les autorités, que ces dernières peuvent toutefois constamment réviser.

Troisième raison : il y a toujours moyen d'échapper au conflit avec le Léviathan que l'on n'aime pas (cf. expérience historique de la fuite des paysans au-delà de la Volga, l’émigration des Blancs, les formations de relictes isolées (sectes religieuses dissidentes établies aux confins NdT)

Mais la raison essentielle est que la société ne croit pas à la possibilité de fonder une vie sociale sur la répression et la terreur à long terme. La société ne croit pas, et a de bonnes raisons de ne pas croire, à sa nord-coréanisation.

La répression et la terreur ne peuvent pas être les principaux moyens d'assurer la viabilité du système à long terme, car elles paralysent les gens et les découragent de travailler. D'autres sources de motivation sont nécessaires pour maintenir, notamment, les interactions socio-économiques.

Et c'est le cas : les possibilités d'action et d'activisme social subsistent, mais, là encore, sur un mode sournoisement double. Il existe des contraintes formelles et législatives, mais aussi des possibilités de négocier, de résoudre le problème de manière informelle, de contourner les interdictions selon le principe "vous ne pouvez pas, mais vous pouvez si vous le voulez vraiment, sous réserve que vous trouviez les bons canaux".

Les Russes ont appris à jouer à ces jeux avec l'État. Et le jeu ne se joue pas seulement en mode actif, mais aussi sur la capacité de s'effacer et de rester silencieux au bon moment.

La structure économique est telle que l'État se taille la part du lion en matière de ressources : cela signifie que l'aisance financière peut être obtenue avant tout grâce à une loyauté byzantine, ce qui est exactement ce que l'élite et la pseudo-élite démontrent en élevant le nombre des accédants aux parts du gâteau des ressources. Ce n’est pas à mettre au compte des self-made-men, de belles histoires de réussite commerciale, mais au seul compte des bonnes relations et du byzantinisme de cour.

En même temps, l'ensemble de l'élite administrative et commerciale du pays est bien consciente que la répression peut aussi l'affecter, mais il est beaucoup plus difficile de sortir de ce système que d'y entrer. Aujourd'hui, le spectre du "communisme de guerre" et la menace de dépossession planent sur les domaines de Roublyovo. Dans ces conditions, les cibles potentielles ne peuvent que prier Dieu et espérer être épargnées. Il reste bien entendu la possibilité de fuir le pays, mais elle s'accompagne de pertes considérables. Or, aux yeux du collectif des "fermiers généraux" de la Roublyovka, la propriété privée est le principal critère d’identification. »

NdT : sur la gentry et ses projets immobiliers, voir notamment ce chantier abandonné https://www.dezeen.com/2018/11/13/moscow-smart-city-rublyovo-arkhangelskoye-zaha-hadid-architects/

Source : Дмитрий Михайличенко, д-р филос. н. https://t.me/Scriptirum