Depuis quelques mois, les intellectuels russes observent mieux l’Iran, pays repoussoir qu’ils ont négligé au point de ne prendre aucunement la mesure de la révolution morale qui s’y déroule sous le couvercle d’une répression féroce et qui dure malgré un isolement croissant des résistants laïcs, privés de presque toutes les applications de messageries. Si les Russes regardent l’Iran, c’est qu’ils sont éberlués par les progrès rapides de la coopération bilatérale, surtout militaire et sécuritaire, mais aussi dans le domaine de l’aviation civile ou celui de la prospection pétrolière. Cette alliance de fait avait toujours et repoussée par le Kremlin, plus proche de l’autocratie turque que d’une théocratie obscurantiste. Aujourd’hui, la Russie va plus vite que la Chine, elle semble avoir moins de réticences. Cette percée n’est pas aveugle, uniquement motivée par le sauve qui peut devant une probable défaite militaire, elle s’appuie sur une excellente expertise des enjeux de la région et une connaissance ancienne de la Perse. Les universitaires russes ne sont pas novices sur ce terrain.
Aussi n’est-il pas surprenant qu’un historien de l’antiquité occidentale, ancien politologue expert du centre Carnegie de Moscou et désormais en exil en Italie, manifeste une perception assez juste des paradoxes iraniens. Alexandre Baounov réagit ici au projet de loi que la Douma d’État va adopter en urgence dans le but d’exprimer une supposée haine des Russes pour la permissivité occidentale :
-- « L'offensive contre les personnes transgenres (projet de loi d’interdiction totale de la chirurgie de changement de sexe introduit à la Douma) vient en réponse aux attaques sur le territoire russe, prouvant que la Russie n'est pas une sorte d’Iran orthodoxe. En Iran, les opérations de changement de sexe sont courantes et même prises en charge par les assurances. La différence est que l'État iranien est véritablement religieux, et que même la religion la plus conservatrice va bien au-delà de la question de savoir qui va avec qui. La religiosité traditionnelle de l'Iran est beaucoup plus large et entière que la religiosité néophyte de la Russie. En gros, là-bas, les valeurs de la mosquée sont importées dans les cours d’immeubles, tandis que chez nous, des valeurs de cour d'école sont introduites dans le temple, où elles remplacent la doctrine chrétienne.
Le théologien islamique chiite, interprète de la loi, traite très soigneusement, sans prendre de liberté avec ce qui est ou n'est pas dit dans les écritures, et en l’absence d'instructions ou d'interdictions directes, s’ouvre un champ d'interprétation. Pour le théologien russe, le politicien et même l'ecclésiastique, les écritures sont secondaires et utilitaires : la religion est ici une coquille et non un source inspirant des appréciations. C'est un blason, pas un corps.
Cela ne veut pas dire qu'il est plus difficile de vivre en Russie qu'en Iran. Contrairement à l'Iran, l'homosexualité n'y est pas encore criminalisée et il est plus facile d'être une femme, du moins de se vêtir. Simplement, on est frappé par l’indigence du florilège des idées, sous le couvert desquelles et même, en un sens, au nom desquelles se déroule une véritable guerre. Pour l'Iran traditionnel, la question du changement de sexe est l'une des mille questions de la vie moderne auxquelles répondent la religion et l'État fondé sur elle, et une question plutôt secondaire. Pour la Russie pseudo-traditionaliste, elle est centrale et cruciale. Dans ses motivations, même religieuses, elle est comme le héros rabelaisien toujours immergée dans un fondement matériel-corporel. »
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