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Rhabiller la guerre

- Posted in Lettres internationales by

Depuis samedi, les médias nous informent de la bonne marche d’une contre-offensive ukrainienne épatante que seul le sabotage russe du barrage a retardé. On nous dit que l’offensive a démarré le 4 juin. Qu’elle produit ses premiers bons résultats les 10 et 11. Les avancées sont faibles mais l’enthousiasme des Ukrainiens comme des Occidentaux enfle enfin. Les Russes semblent en face s’attendre au pire, leur crainte est palpable ; les Ukrainiens prendraient vite Tokmak et de là Mélitopol, occupée depuis le 25 février 2022, ils couperaient la Crimée de tout ravitaillement et obtiendraient la reddition de nombreux Russes désorientés et découragés.

Ce déroulé n’est pas impensable mais se heurte pour le moment à un système de défense très solide, des rangées de fosses, de dents du dragon, et un déluge de feu dont de grands journaux américains ne font pas mystère. En France on ne commente pas la perte de quelques chars légers AMX, on attend les preuves, et surtout on chipote sur le nombre de chars allemands détruits (chiffre que les Russes ont sans doute gonflé), comme si de telles pertes étaient surprenantes ou décisives. Malheureusement pour tous les amoureux de la guerre en images, le jeu de massacre n’est pas si déterminant qu’il y paraît. On ne peut rien prédire de ce qui va advenir dans les prochains jours. Aussi ne faisons nous pas de pronostics et préférons nous pencher sur l’esprit de la guerre que sur ses péripéties.

Nous relevons ainsi les analyses de représentants de l’opposition russe favorable à l’Ukraine dans la mesure où le salut ne peut venir que de la chute de Poutine. Le schéma est celui que nous avons connu en France en 1940 : certains ont vite souhaité la défaite de l’Allemagne, d’autres ont cru que Londres, comme Carthage, etc. Mais après 472 jours de guerre, bien des rêves sont partis en fumée : ceux de Poutine qui n’aura pas Kiev comme ceux de Navalny que Zelenski ne viendra pas libérer… De plus en plus d’esprits rationnels (surtout conservateurs) craignent que le “plan chinois“ de gel sans paix ne finisse par s’imposer aux deux parties épuisées. C’est le sens du dialogue ci-dessous entre Boris V. Pastoukhov, exilé aux Etats-Unis et son père que nous avons abondamment traduit dans ce blog.

1/ Pastoukhov fils :

« Toujours la donne des cartes est rebattue de façon étrange, et près d'une année de discussions sur le caractère "inévitable de la victoire ukrainienne" a placé la barre des attentes (à l'extérieur et, apparemment,aussi à l'intérieur de l'Ukraine) si haut qu'elle a atteint, à certains endroits, le niveau des attentes du 23 février 2022 en Russie. L'offensive ukrainienne est censée être une percée puissante, incomparable, et l'armée russe est perçue comme une foule arriérée et désarmée de suceurs de sang alcoolisés face à la garde ukrainienne, étincelante et allant de l'avant armée par l'OTAN.

Si on ne peut nier la possibilité d'une telle issue, il ne faut pas oublier que les premières tentatives pour sonder la ligne de défense russe montrent que toute attaque sera sanglante, gourmande en ressources et peu susceptible de déboucher sur des percées rapides. Dans l'ensemble, la probabilité d'un front "gelé" s'est accrue tout au long du printemps et continue de croître aujourd'hui.

Qu'est-ce que cela voudra dire (si c’est ce qui se produit) ? Nombreux sont ceux (y compris au sein de l'élite russe) qui pensent que cela encouragera l'Occident à faire pression sur l'Ukraine pour geler le conflit sur le plan politique. C'est une évolution probable, mais pas la seule possible. L'alternative reste d'essayer d'enfermer la Russie dans un périmètre parfait de sanctions, forçant les pressions intérieures à dépasser des niveaux critiques. Bref, traiter les problèmes du premier monde par les moyens du premier monde.

Hier encore, un pas dans cette direction a été fait lors de la réunion Biden-Sunak, où l'un des points importants de l'accord commercial approfondi entre le Royaume-Uni et les États-Unis consistait à évincer la Russie du marché des ressources clés, en particulier de l'énergie nucléaire. Toutefois, à mon avis, cette approche ne peut être efficace que si l'on repense l'ensemble de la stratégie d'endiguement de la Russie : le rêve de "douves avec crocodiles" n'est pas encore réalisable d'un point de vue purement géographique (la Russie n'a pas seulement une frontière occidentale flottante, sa frontière orientale est confuse elle aussi), et une politique d'endiguement de type "Whac-A-Mole" (ou qui colmate les brèches au fur et à mesure qu'elles apparaissent, suivant le mode le plus approprié) ne fonctionnera pas à long terme. Il sera nécessaire de prendre du recul et de réfléchir au résultat final réaliste / souhaité des mesures prises et de commencer à passer de la punition et la peur à l'élaboration d'une stratégie de sortie. Si l’idée est de tenter de faire comprendre aux élites de l’intérieur en Russie à quel degré elles se trouvent dans une merde profonde, alors il est temps de leur proposer des mesures claires pour s'en sortir sans se suicider.

B.V. Pastoukhov https://t.me/b_pastukhov/138

2/ Vladimir Pastoukhov (Honorary Senior Research Fellow (UCL) :

« Un bref commentaire sur le post de Boris - sur les conséquences à court et à long terme de l'impasse imminente sur les fronts, mais d'un angle de vue légèrement différent.

Ce qui me préoccupe, c'est de savoir à quelle vitesse la machine de propagande ukrainienne sera capable de se reconstruire après presque six mois de promotion du "culte de la contre-offensive". Depuis le début de l'agression jusqu'à aujourd'hui, l'Ukraine a gagné la guerre de l'information contre la Russie. Dans les premiers jours qui ont suivi le déclenchement des hostilités en Ukraine, le récit d'une guerre de libération du peuple l'a emporté, ce qui a assuré un niveau de mobilisation publique incroyablement élevé, tant sur le front que dans les foyers. Ce degré imprévu de mobilisation sociale a, selon moi, été la clé du soutien international à l'Ukraine et a permis de surmonter le scepticisme général quant à la capacité de résistance de l'Ukraine qui avait dominé l'Occident avant la guerre et dans les premiers jours de celle-ci.

En Russie, en revanche, la mobilisation psychologique n'a pas bien fonctionné au début de l'agression. Au départ, on a lancé le narratif de la guerre coloniale limitée ("Limited operation") qui était plutôt boiteux à tous égards, et lorsque les frappes de représailles des FAU l’ont mis en miettes, on a essayé de le remplacer par le récit renouvelé de la "guerre patriotique", qui a échoué encore plus lamentablement. L'idée a si mal marché qu'après plusieurs mois de "distribution", ce film rétro a été purement et simplement retiré des écrans.

Mais le Kremlin n'est pas resté les bras croisés et a travaillé activement sur le problème. Finalement, après un hiver difficile qui n'a pas répondu aux espoirs qu’avait le Kremlin d'une campagne offensive réussie de l'armée russe, un récit considérablement actualisé, intitulé "La Russie dans les anneaux de l'ennemi", a vu le jour et s'est avéré beaucoup plus efficace (le soutien populaire à la guerre s'est accru malgré des revers et des pertes sans précédent sur le front). Ces changements sont passés inaperçus, mais ils sont fondamentaux.

Il est généralement admis que le déclenchement de la guerre avec l'Ukraine a été une erreur, mais cette erreur n'a pas d'importance particulière, car il est devenu clair que la guerre n'est pas avec l'Ukraine, mais avec l'OTAN et les États-Unis. Toute l'histoire des Ukro-Banderistes, de l'anti-Russie et autres discours alarmistes est immédiatement passée à l'arrière-plan. Repasse au premier plan le tableau d’une coalition des pays occidentaux contre laquelle la Russie mène une guerre à la vie à la mort. C'est beaucoup plus compréhensible pour une population nourrie par des siècles d'hostilité à l'égard de la "latinité". Dans cette configuration, la Russie est sur la défensive, face à un adversaire dont les ressources, y compris militaires, sont bien supérieures aux siennes. Poutine admet maintenant que la Russie manque d'armes modernes et que la guerre avec cet ennemi sera difficile, et prépare ainsi psychologiquement la population à une très longue confrontation, à d'éventuelles difficultés et à un régime plus dur (et là, en dépit de tout son exotisme Prigojine est tout à fait dans la tendance). C'est peut-être une manœuvre dangereuse à court terme, mais à long terme, elle donne au système beaucoup plus de stabilité.

L'Ukraine, en revanche, s'est toujours reposée sur les lauriers de son succès initial. Le récit de la guerre populaire s'est doucement transformé en philosophie de "l'inévitabilité de la victoire de l'Ukraine", puis a dégénéré en concept jubilatoire de la "contre-attaque victorieuse". La population a été préparée psychologiquement pendant six mois, non pas à une guerre épuisante et prolongée contre un ennemi supérieur, mais au fait qu’incessamment sous peu, grâce à un effort héroïque, toute cette horreur prendra fin, que nous allons endurer un bref moment puis l'armée de libération entrera en Crimée sur les chars de l'OTAN. Je ne suis pas du genre à dire si cela se produira ou non - en principe, je ne l'exclus pas. Mais si cela ne se produit pas, les dirigeants ukrainiens se retrouveront dans une position extrêmement difficile, car ils ont suscité des attentes qu'ils ne sont pas en mesure de satisfaire. À l'inverse, le Kremlin, qui a préparé les Russes à l'éventualité d'une guerre très longue et très coûteuse, se trouvera dans une meilleure position.

Dans l'éventualité d'un passage définitif à une guerre de position après l'été, la rapidité et la qualité avec lesquelles Zelensky et son bureau pourront changer le récit et reconfigurer les Ukrainiens pour une longue guerre seront cruciales pour l'Ukraine. Je pense que ce dialogue ne sera pas facile. https://t.me/v_pastukhov

Traduit par Divide