L’Ukraine a trouvé son identité et son unité dans la guerre. Elle existe en tant que nation et territoire définis par le refus d’obéir à Moscou. Ce rejet du suzerain abusif est sa justification alors qu’elle semble manquer d’autres ferments pour cimenter la nation. Beaucoup se demandent ce qui adviendra une fois la paix revenue, comment fédérer une majorité de citoyens autour d’un projet positif alors que l’imposition d’une langue nationale unique, dotée de règles grammaticales et syntaxiques très nettes, paraît difficile. La loi impose de s’exprimer en public dans la langue parlée sur 60 % du territoire, là où le russe n’était pas en usage. Mais de quelle langue s’agit-il quand des parlers spécifiques subsistent en zone de langue ukrainienne ou aux marges, comme en Ruthénie subcarpatique ou en Bukovine ? Sans parler d’espaces où vivent des minorités qui ont été plus perméables à la langue impériale, outil vernaculaire. Une majorité de russophones ont amplement fait la preuve de leur fidélité à Kiev, à l’esprit rebelle qui caractérisa les peuples de cette région “des confins“, de la steppe ou “plaine sauvage“ comme les esprits romantiques aiment la nommer… Malgré cet engagement massif que confirme la désertion des zones occupées par l’armée russe, malgré la production de quolibets anti-russes par les facétieux habitants d’Odessa, la majorité des autres Ukrainiens suspectent tout locuteur natif de la langue russe de trahison.
Aujourd’hui, parler russe en public est une prise de risque ; aucun officiel ne l'ose bien qu’une majorité d’entre eux parle mieux cette langue que celle qu’ils doivent impérativement écorcher pour contenter un public ombrageux. Qui n’est qu’une part inconnue de la nation puisqu’il ne manque pas d’intellectuels kiéviens et kharkoviens pour suivre l’exemple des Odessites cultivant le bilinguisme et ne se laissant pas imposer l’appauvrissement de sens qui accompagne l’emploi d’une langue certes poétique mais surtout rurale et qui, n’ayant jamais été officielle avant l'URSS et ayant importé peu de mots étrangers, doit se réinventer désormais.
Cette situation est absurde quand l’Ukraine fait la fierté des Russes en exil qui souhaitent ouvertement sa victoire et se proposent de s’y installer si le régime russe ne tombe pas… Vendredi 9 juin, une goutte d’eau a fait déborder le vase. Une députée de la ville de Lviv a invectivé et fait arrêter par la police un adolescent originaire d’Odessa qui interprétait dans la rue des chansons d’un auteur pop-rock russe mort avant même la fin de l’Union soviétique. Les chansons de cette idole ne passent pas de mode dans la plupart des républiques de l’ancienne URSS et sont mêmes largement connues en Pologne et République tchèque. Nous n’allons pas ici exposer l’ensemble des raisons qui conduisent à la consécration de Victor Robertovitch Tsoï (Виктор Цой 1962-1990), la Toile regorge d’éléments à son propos, en lien notamment avec la promotion du film Leto de Kirill Serebrennikov (2018).
Revenons au fait divers. La nouvelle de l’admonestation et la confirmation des menaces policières – jusqu’ici virtuelles- contre toute personne chantant en russe a déclenché un tollé général dans une société ukrainienne largement imperméable au nationalisme très droitier qu’affichent les dirigeants pour flatter une minorité active difficile à quantifier. En pleine offensive et mobilisation générale, sans pour autant faillir à leurs devoirs de soldats, des milliers d’Ukrainiens, russophones ou non, parfois simplement fans du chanteur russe ont noyé les élus et les services de presse de protestations. Un flashmob a été lancé via Tik-Tok dans l’armée et des dizaines de soldats se sont filmés au combat ou dans les tranchées, chantant ou écoutant le russe Tsoï.
Le contrevenant par qui est arrivé le scandale a insulté l’élue puis s’est rétracté, contraint de s'excuser. Réfugié mineur dont la mère n’est pas en bonne santé, il était pour ainsi dire interné dans un orphelinat dont il n’était en principe pas autorisé à sortir pour faire le pitre. La justice a décidé lundi 12 juin qu’il serait élargi et convié à rentrer à Odessa. Selon lui la députée avait filmé les quolibets mais pas la première partie de leur dialogue, où il rappelle que Tsoï était mort avant l'effondrement de l'URSS et la formation de la Russie actuelle. L’élue qui n’a pas voulu tolérer les mots en russe est une régionaliste du parti Golos (la Voix NdT), financé par Volodymyr Matkovskyi, célèbre propriétaire d’un fleuron de l’industrie sucrière, Radekhiv Sugar.
À Lviv et dans toute la Galicie, beaucoup ont soutenu la députée et se sont dits déconcertés par l'amour porté à Tsoï. Mais dans la majeure partie du pays, la tendance a été inverse, manifestée par un nombre ahurissant de vidéos Tik-Tok. Le politologue Rouslan Bortnyk analyse : "De nombreuses personnes, y compris des militaires, pensent sincèrement qu'il n'est pas opportun de soulever la question de la langue maintenant, de discriminer quelqu'un parce qu'il parle russe. Les conditions de la guerre font que le moment est mal trouvé, surtout de la part d’élus, pour faire ces propositions". Bortnyk relève aussi que la levée de boucliers en défense de Tsoï n'est pas fortuite, elle s’inscrit dans une volonté générale de faire respecter des droits et des libertés individuels : "Les gens, et en particulier les soldats, protestent contre les tentatives de monopolisation idéologique, le désir de certains individus de s'approprier le droit de déterminer ce qui est bien ou mal, y compris la langue qu’on parle en privé, les chansons qui peuvent être chantées et celles qui ne le peuvent pas. C'est ce qui donne à leur protestation une sorte de caractère anti-totalitaire. La figure de Tsoï est également symbolique, car c'était un chanteur anti-système"...
"Madame Pipa ne comprend même pas que Tsoï est l'incarnation de la lutte pour la liberté, contre l'autoritarisme, le totalitarisme. Et pourquoi donc l'Ukraine se bat-elle aujourd'hui avec Poutine ? Qu'est-ce que l'Europe incarne pour nous, si ce n'est les valeurs européennes, dont la liberté est la plus importante ? - a déclaré Dmytro Spivak, expert politique et présentateur de télévision, à "Strana". Et d’ajouter : "Des soldats russophones défendent l'Ukraine aujourd'hui près de Bakhmout, des médecins russophones sauvent des militaires et des civils blessés. Je comprends les sentiments de nombreuses personnes à l'égard des agresseurs, mais nous devons avoir une vision plus large. Ce n'est pas la langue qui définit le patriotisme".
L’organe russophone en ligne “Strana“ poursuit : « La question de savoir si cette histoire obligera les autorités à revoir leur politique linguistique est ouverte. La guerre a fourni l’occasion rêvée pour les partisans de l'ukrainisation et de l'éradication complète de la langue et de la culture russes en Ukraine d'essayer de "serrer la vis" autant que possible, en partant du principe qu'il n'y aurait peut-être pas d'autre "occasion propice" de ce type après la guerre. Non seulement les autorités ne font pas obstacle à cette pression, mais elles l'encouragent en fait directement, la considérant apparemment comme un élément nécessaire à la "mise au pas" de la société pour lutter contre l'ennemi extérieur - la Russie.
Mais comme l'a montré l'histoire avec Tsoï, cette conception a un effet secondaire très négatif : elle provoque une forte réaction de rejet de la part de nombreux Ukrainiens russophones, ce qui ne contribue manifestement pas à renforcer la cohésion sociale.
L'ukrainisation a été poursuivie avec plus ou moins d'intensité tout au long des années d'indépendance. Les politiciens ont constamment exploité le thème de la protection de la langue russe ou, au contraire, de la nécessaire ukrainisation. Cependant, en réalité, ces thèmes n'ont pas beaucoup d'importance pour la plupart des gens, tous les sondages l'ont montré. La raison en est que l'ukrainisation n'a pratiquement aucune importance dans la vie personnelle des gens. Certes, la langue ukrainienne est exigée à la télévision, au cinéma et dans les services publics. On avait prévu la disparition de l’enseignement public en langue russe en 2022, la guerre l’a confirmé sinon accéléré.
Toutefois, la majorité de la population n'a pas perçu ce problème comme étant d'une importance vitale. Tout d'abord, en raison de la similitude des langues. Tous les russophones connaissent bien l'ukrainien et regarder des films en ukrainien, par exemple, n'est pas particulièrement difficile pour eux. Deuxièmement, par patriotisme ou simplement par loyauté envers l'État ukrainien ("nous vivons en Ukraine, donc tout le monde devrait connaître la langue ukrainienne"). Et enfin en vertu du principe très répandu après l'effondrement de l'Union soviétique : "J’ai une vie séparée, indépendante de l'État, et je ne suis pas particulièrement intéressé par les lois qu'il adopte, tant qu'elles ne m'empêchent pas de gagner ma vie et de vivre comme je l'entends".
Toutes les enquêtes impartiales démontrent qu’à la veille de la guerre, une certaine indifférence à la question linguistique est devenue plus manifeste. Pour un grand nombre d'Ukrainiens, surtout les plus jeunes, le russe est devenu paradoxalement plus quotidien car il est l’une des principales langues de la mondialisation, grâce à laquelle ils communiquent sur les médias sociaux, rassemblent un public, gagnent de l'argent, deviennent des blogueurs/influenceurs et célébrités pour les russophones du monde entier.
Cette tendance rend absurde la loi sur l'ukrainisation entrée en vigueur ces dernières années, qui a obligé le secteur des services à tout traduire en ukrainien, stimulant à la hausse les conflits linguistiques. Après le début de l'invasion à grande échelle, la situation a changé : une vaste campagne a été lancée avec le soutien de facto des autorités pour forcer les gens à passer à l'ukrainien, même dans la vie de tous les jours, sous le leitmotiv "Le russe est la langue de l'ennemi, il n'y a pas d'Ukrainiens russophones, les Ukrainiens ne parlent que l'ukrainien, si vous êtes un patriote, parlez ukrainien"...
C’est une impasse, un conflit qui nuit à l'unité de la société, cela n’échappe pas à certains représentants de l'équipe gouvernementale, comme Arestovytch". Le politologue Vadym Karasev a fait cette déclaration : "Le patriotisme ukrainien russophone s'est manifesté avec force pendant la guerre. L'Irlande a connu une situation similaire aux XIXe et XXe siècles, lorsque les Irlandais anglophones se sont battus contre la domination britannique. Des partis patriotiques peuvent donc émerger de l'électorat russophone. L'ancienne règle selon laquelle les projets patriotiques ne peuvent émerger que dans l'ouest de l'Ukraine ne fonctionne plus. Il existe une demande de redéfinition du champ électoral et politique russophone. Dans l'Ukraine d'après-guerre, les initiatives ukrainiennes, qui étaient considérées comme le facteur clé de la construction de la nation avant la guerre, ne répondront plus à la demande.Parce que la nation ukrainienne se construira par la guerre et la victoire. Les patriotes ukraino et russophones luttent ensemble pour la liberté, la démocratie et un avenir européen. Comme la guerre l'a montré, la langue russe ne peut pas être un marqueur de l'ennemi et de la loyauté envers l'État ukrainien. Plus vite les autorités comprendront cela, mieux ce sera pour l'Ukraine, plus proche la victoire".
Malgré les encouragements que prodiguent la Pologne et les puissances anglophones, favorables à la marginalisation de la langue russe, une part déterminante de l’équipe Zelenski considère que l’approche ethnocentrique va gêner la construction de la nation. Une approche multicentrique permettrait au contraire de jouer la carte cosmopolite des Ukrainiens anti-nationalistes qui contribuera au rayonnement international du pays. Pour l’heure, ces pragmatiques se taisent prudemment. Divide
