" /> Un enterrement - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Un enterrement

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Avec cette facilité déconcertante qu’on lui a toujours connu en toutes circonstances (surtout contraires) l’administration américaine fait une croix sur son projet de regime-change en Iran. Ce n’était d’entrée de jeu nullement une priorité, car la vraie priorité fut toujours de conserver le contrôle de l’Europe toute entière et le moyen d’y parvenir était évidemment d’affaiblir l’Allemagne et mettre un terme à son entente économique avec la Russie. On a vu que, pour sauver l’Ukraine, l’Allemagne était prête à tous les sacrifices commerciaux, sauf à couper le gaz russe, et que sa coupure définitive lui fut imposée par un accident en mer Baltique. De même, il semble que Berlin et Washington n’aient pas eu, au sujet de l’Iran, les mêmes idées puisqu’un nombre élevé de PME allemandes (ainsi qu’autrichiennes et d’autres petits pays nettement dépendants de la première puissance industrielle d’Europe) n’ont pas respecté à la lettre les sanctions financières et commerciales, faisant des profits par la vente d’outillage de précision et se faisant payer par des chapelets de banques turques, bosniaques, etc. Curieusement, la fureur américaine fut réservée à quelques banques et grands constructeurs automobiles français qui mirent en pause tous leurs projets en Iran et prirent la poudre d’escampette.

Non prioritaire parce que difficile à imposer à l’allié turc comme à l’allié allemand, le projet de se débarrasser du régime iranien ennemi fut pour ainsi dire offert sur un plateau par une révolte générale de la jeunesse iranienne d’une ampleur inédite, dont les formes étaient compatibles avec ce qui se peut promouvoir sans rougir (esthétisme, humour, violence contenue) et dont les revendications avant tout sociétales et nettement laïques disaient toute la modernité. Une révolution qui, de part ses méthodes comme son message, était une sorte d’ode à la démocratie libérale occidentale. L’aubaine ne pouvait être négligée trop ouvertement et une certaine sollicitude fut exprimée par tous les organes de presse qui sont les relais de la pensée démocrate. On s’est beaucoup inquiété pour cette jeunesse attachante au comportement admirable et dont beaucoup en Europe pouvaient espérer que son modèle soit un contre-poison à la diffusion inexorable de l’islamisme parmi les populations déshéritées et les milieux revanchards décoloniaux. En Iran la question sociale passait derrière celle des libertés publiques et cet ordre de priorités formait un message contraire à celui des Européens qui veulent revendiquer une identité de victimes (Gilets Jaunes par ex.)

Tout ceci était tellement exemplaire que les puissances régionales ne s’y sont pas trompées non plus, en principe toutes ennemies de l’Iran jusqu’à l’automne 2022 (à l’exception du Qatar), toutes soi-disant intéressées à la chute d’un régime qui leur donne du fil à retordre dans plusieurs zones troublées… au point qu’on était en droit de s’attendre à une sorte de ruée : Afghans, Saoudiens, Émiriens, Egyptiens, Pakistanais, Azerbaïdjanais, tous avaient une revanche à prendre et pouvaient mettre des collaborateurs de l’ombre au service des troubles, alimenter des foyers de résistance armée, exalter la foi des sunnites pour intimider une théocratie menacée de l’intérieur. Qui allait demeurer neutre ? L’humble sultanat d’Oman, l’Arménie impuissante, l’Irak en ruines, le Liban déchiré ? Israël aurait la voie libre, les récents accords avec certains Etats du Golfe seraient l’assurance que ses avions pourraient survoler la région en tous sens… Un drame semblait proche, au dénouement incertain. Rien n’arriva. Non seulement rien de concret ne fut entrepris mais aucune déclaration fracassante ne vint interrompre un prudent silence de tous les gouvernements des nations qui se définissent par la religion du Sceau de la prophétie, Turquie comprise.

Dans ce silence général et tandis que Moscou et Pékin faisaient valoir les dangers d’une entreprise de déstabilisation bien-entendu orchestrée par Washington, seule donnait de la voix la nombreuse diaspora iranienne installée en Amérique du Nord et dans divers pays avancés d’Europe, se montrant pour la première fois en mesure de surmonter ses divergences et tentant de faire pression sur les gouvernements européens sceptiques, pragmatiques, passablement indifférents. Grandes manifestations inédites, pressions sur des parlementaires, prises de parole très médiatisées, aide à la diffusion d’images choquantes ; images dont, pour la première fois, les agences de presse cessaient d’estimer la provenance douteuse ou “invérifiable“, qui furent largement diffusées, venant confirmer une véritable insurrection iranienne, à mains nues et martyrisée mais qui disposait d’une chambre d’écho hors du pays. Ce n’étaient pas les premiers troubles, ils sont récurrents dans ce pays, mais jamais il n’en fut autant question dans les médias depuis l’élection présidentielle volée en 2009.

Les relais médiatiques et le penchant favorable des opinions publiques poussèrent Macron au geste spectaculaire de recevoir des personnalités féministes en exil. C’est qu’il en allait aussi de la question du voile qui occupe les esprits en France. Début novembre, après sept semaines de manifestations en Iran, Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, se propulsa au devant de la scène médiatique et sembla incarner, un peu à son corps défendant, le porte-voix de la sédition et l’homme providentiel autour de qui allaient se regrouper toutes les tendances de l’opposition exilée. Son engagement vint soutenir celui de personnalités indépendantes plébiscitées par la diaspora : le docteur Hamed Esmaeilioun, porte-parole de l'Association des familles des victimes du vol PS752 d'Ukraine International Airlines abattu en janvier 2020 et Shirin Ebadi, ancienne juge puis avocate des droits de l'homme, Prix Nobel de la paix 2003. Autour de ces personnes respectées gravitaient d’autres figures modérées et apolitiques comme Ali Karimi, ancien capitaine de l'équipe de football iranienne aux 15 millions de fans, la comédienne Nazanin Boniadi et la journaliste féministe Masih Alinejad.

Déstabilisée par l’agitation de ce comité énergique, la Maison Blanche prit un peu le train en marche alors que la révolte retombait courant décembre anéantie par une répression inouïe, ses forces vives étant presque toutes incarcérées. En février, une conférence réunit les leaders de la diaspora à l'université de Georgetown pour une sorte de cérémonie d’allégeance à l’héritier Reza Pahlavi, étant entendu que la royauté ne serait certainement pas restaurée. Mais bientôt le docteur Hamed Esmaeilioun faisait défection pour s’abstenir de toute action politique, l’actrice Nazanin Boniadi était publiquement accusée de conversion à une secte chrétienne proche des Républicains, d’autres figures de la diaspora comme la comédienne Golshifteh Farahani déclaraient se tenir prudemment à distance… au demeurant, certains poids lourds de l’exil comme la secte islamique des Moudjahidin (MOK/MEK) n’avaient jamais été conviés à ce groupe de réflexion et faisaient cavaliers seuls. On ne pouvait pas parler d’embryon de gouvernement en exil et les politiciens occidentaux, déçus de ne pas trouver d’interlocuteurs à leur image, pouvaient retourner à d’autres affaires.

En même temps, la défaite du mouvement s’était accompagnée en fin d’automne d’une sorte d’assouplissement des règles et de l’expression publique de désaccords entre les dirigeants iraniens sur la question du hijab : la police des moeurs disparut des rues et le non-respect généralisé du hijab fut de fait toléré. On crut à un accès de faiblesse du tyran mais les faux fuyants furent de courte durée, le code vestimentaire islamique ne serait pas susceptible d'être révisé. La société ayant pris l’habitude de désobéir, la fin de la liberté relative fut prononcée le 15 avril par un plan général de lutte qui s’ouvrit par la fermeture administrative des cafés, magasins et centres commerciaux dont les gérants avaient toléré la présence de femmes découvertes. En deux semaines, plus de 500 entreprises furent fermées et condamnées à de fortes amendes. Grâce au réseau dense des caméras de surveillance du trafic routier, des milliers d’automobilistes ont reçu à leurs domiciles des amendes pour avoir transporté des filles non-voilées. En principe, tout chauffeur identifié reçoit d’abord un SMS libellé comme suit : "Cher propriétaire de voiture, dans votre voiture numérotée <...> dans ce lieu public de <...> a eu une violation des lois du pays (non respect du hijab). Certains chauffeurs ayant ignoré le message ont reçu par le suite ce SMS : “Étant donné qu'il s'agit d'une récidive et que vous avez ignoré les avertissements précédents, il vous est interdit d'utiliser votre voiture pour une période de 15 jours".

Tout se passe comme si le couvercle retombait. Les fissures de l’édifice systémique sont irréparables mais il tient et ne devrait pas s'effondrer. Le contexte morose est aggravé par l’état désastreux de l’économie iranienne. Ces jours-ci, plusieurs organes de presse francophone reviennent sur cette question : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/revue-de-presse-fran%C3%A7aise/20230619-%C3%A0-la-une-l-iran-au-bord-de-l-explosion

De la misère, oui, il y en a toujours plus, des grèves aussi, des violences de ceux qui n’en peuvent plus. Mais doit-on pour autant vendre la peau de l’ours avant même qu’il ne soit terrassé, lui-même se sentant plutôt en meilleure forme ? Le régime se sent des ailes parce qu’il est de retour sur la scène internationale, ouvrant une ambassade et un consulat en Arabie saoudite, recevant le ministre saoudien pour finaliser la réouverture de l’ambassade arabe à Téhéran. Fin mai, le ministre omanais des affaires étrangères déclare qu’un nouveau deal va intervenir entre l’Iran et les Etats-Unis, provisoire et de faible envergure mais offrant à Téhéran une bouffée d’air non négligeable ; on parle de 30 milliards de dollars gelés ça et là, notamment en Irak et Corée du Sud. Selon le Wall Street Journal, Mascate accueillait depuis plusieurs semaines des diplomates des deux puissances occupés à un document cadre désormais en cours de finalisation : "Il ne reste probablement qu'une discussion technique à mener", a déclaré l’Omanais, ajoutant qu'il pensait que Washington et Téhéran étaient sérieux car "les négociateurs essaient de sauver les bases de l'accord nucléaire de 2015".

Selon les fuites organisées, il s’agirait d’un accord partiel qui n’associe pas les Européens car son objectif principal est l'échange de prisonniers entre les USA et l’Iran. En geste de bonne volonté, Téhéran a tout récemment libéré deux Français et pourrait en lâcher d’autres une fois le deal réalisé avec Washington. On suppose dans les salles de rédaction que l'administration américaine cherche à dissimuler l'existence de négociations avec l'Iran parce qu'un accord, même informel, avec l'Iran constitue une concession majeure, un moratoire ou un aménagement des sanctions qui bénéficieront aussi à Moscou. Il est certain que cet aspect du sujet ne doit pas faire l’objet de publicité. Mais la Maison blanche peut justifier son indifférence aux soucis d’Israël ainsi qu’aux souffrances de la société iranienne en faisant valoir que le deal bancale et provisoire est approuvé à Riyad et Ankara car il sert à remettre à flots l’Irak en perdition. De temps à autre, Bagdad fait une déclaration incongrue, révélant que Washington a autorisé qu’une vieille facture iranienne soit réglée. Récemment, on a évoqué le chiffre de 2,7 milliards de dollars, argent qui est absorbé entièrement par des dettes que l’Iran a contracté en Turquie et au Turkmenistan...

Les relations financières entre Téhéran et Bagdad présentent une caractéristique très étrange. L'Irak est l'un des cinq principaux partenaires commerciaux de l'Iran, avec un net excédent en faveur des exportations iraniennes. Cependant, les Irakiens ne paient pratiquement jamais les biens et services provenant de la République islamique. Non qu'ils ne le peuvent pas, mais les États-Unis ne le permettent pas. Bagdad a récemment admis que 18 milliards de dollars d'actifs iraniens avaient été gelés à la demande des États-Unis. L'Iran tente de temps à autre un chantage : “nous ne fournirons ni gaz ni d'électricité tant que les dettes n'auront pas été payées“. L'Irak se tourne vers les Américains pour les persuader de débloquer certains de ses avoirs : sans le gaz et l'électricité de l'Iran, le pays est immobilisé.

Quand la Maison blanche décide d’ouvrir un robinet, les sommes vont immédiatement en règlement de vieilles dettes iraniennes un peu partout dans le monde : céréales russes et ukrainiennes, viandes et dérivés agro-alimentaires de Nouvelle-Zélande, pharmacopée turque, indienne, slovène, etc. Autant de créanciers qui pèsent pour qu’on se calme, qu’on abandonne la rue iranienne à son triste sort. Tout récemment, un autre créancier s’est dit intéressé : les Iraniens ne règlent aucune dette de hajj depuis des années. Les Saoud ne peuvent pas effacer toute l’ardoise, ce serait indécent.

Il n’y a qu’un seul partenaire de l’Iran qui se soit jusqu’ici montré indifférent à la dollarisation des dettes : la Chine. On pense un peu vite que l’Iran est passé entièrement sous la coupe chinoise, surtout depuis la signature en 2021 de l'accord stratégique de 25 ans aux termes duquel la Chine serait prête à investir 400 milliards de dollars en Iran. Cet accord avait fait hurler les milieux nationalistes de la diaspora pour qui la vente du pays aux Etats-Unis ne ferait pourtant pas problème... Mais que sait-on de cet accord dont rien de tangible n’a été communiqué ? Le texte ne mentionne même pas la somme totale prévue et la seule évidence est que, depuis la fin de l’année dernière, Pékin investit en fait moins que Moscou en Iran. La Chine est évidemment le premier partenaire commercial de l'Iran, mais dans la mesure où Téhéran n’est pas solvable en dollars, le chiffre d'affaires actuel entre les deux pays est inférieur à ce qu'il était il y a quelques années. À la fin de l'année 2022, les échanges entre les deux pays s'élevaient à 15,8 milliards de dollars. En 2019, ce chiffre était de 23 milliards de dollars. Pour ce qui est des investissements, la Chine n’est que le cinquième partenaire étranger avec 185 millions de dollars. Tandis que la Russie qui s’était abstenue du moindre geste avant 2020 (sans doute pour donner des gages à Israël) a placé en 2022 2,76 milliards de dollars ; soit 15 fois plus que la Chine ! Moscou paye sa voie de transit nord-sud via la Caspienne et les voies ferrées qui mènent à la mer d’Oman. Pékin attend de voir ce que ça va donner…

Magnifique symphonie des intérêts pécuniaires ! Grand brouhaha des salles de marché. Tout cela couvre plutôt bien les cris des Iraniens torturés. Le régime va s’en tirer ; jouera-t-il l’apaisement ? Rien n’est moins sûr.

Divide