La guerre doit cesser. S’en convaincre ne relève ni du défaitisme, ni du pacifisme. Simplement du bon sens puisqu’elle ne mène à rien. Que nul ne veuille le voir ne change rien à une réalité qui va s’imposer peu à peu et sera acceptée au cours de l’automne, au plus tard en début d’année 2024, avec un retard qui aura sacrifié un nombre considérable de vies humaines.
Ce probable arrêt ne fait évidemment pas sens. Mais la poursuite le fait-elle ? On aurait voulu aboutir à une sortie des impasses générées par les fausses solutions des années 1991-1996. A cet égard, la défaite de Poutine fut un objectif légitime dans la mesure où la prorogation de son régime est un danger pour plus d’une nation, au premier chef pour la Russie elle-même, que son pouvoir a conduit à une situation générale peu enviable (démographie, écologie, essor économique). Mais sur le terrain de la realpolitik, il faut accepter de ne réussir qu’à moitié quand la victoire totale est hors de portée. Bien-sûr, la perspective d’une impunité des fauteurs de guerre et de ceux qui ont donné des ordres iniques et indignes, est insoutenable. Pourtant, ce ne serait pas la première fois que des criminels de guerre échappent à tout jugement. Nombreux furent de tout temps les monstres qui ne rendirent aucun compte, même depuis l’instauration d’un ordre moral international en 1945.
Depuis que cette guerre fait les unes de la presse européenne, elle est qualifiée de scandaleuse et criminelle à longueur de colonnes mais on chercherait en vain un questionnement sur son coût humain. Sans doute parce que cette question n’est pas posée ouvertement par les belligérants directs et que nul ne veut se substituer aux premiers concernés. Pourtant, les Ukrainiens se la posent, comprenant que leur ressources en hommes sont inférieures à celles des Russes et que la rhétorique officielle, qui veut que chaque mort côté ukrainien soit vengé par deux morts sinon trois côté russe, fut-elle fondée sur des faits avérés (ce qui n’est pas toujours sûr), relève d’un bien-dire qui assure le bon moral des soldats mais ne suffit pas à garantir la victoire.
Les experts les plus froids, ceux-là même qui ont estimé cette guerre juste avant même qu’elle n’éclate et condamné tout recul devant l’agresseur, se demandent à présent si la Crimée vaut 200 mille vies de plus. Officiellement l’humeur est vengeresse : les officiers libérés de leur exil turc forcé ont promis de reprendre la tête de troupes qui iront jusqu’aux frontières de 1991. Voilà qui a du panache ! Mais si la débandade russe, tant attendue et si souvent estimée toute proche, n’a pas lieu ? Le désordre et le désarroi n’étaient-ils pas plus palpables en novembre dans les rangs russes ? Sous le vernis de sérénité, une vraie énergie du désespoir est à l’oeuvre des deux côtés du front.
Le vrai coût humain d’une guerre jusqu’à la victoire sera plus lourd que prévu ; on le sait déjà. Dans le monde du renseignement, les optimistes estiment qu’environ six mois de conflit suffiront pour que le régime russe implose. Les hommes de Zelenski s’en persuadent mais de plus en plus de leurs concitoyens admettent que l’Ukraine peut renoncer à l’idée de victoire décisive sans pour autant cesser d’exister. Tous pensent toutefois qu’on ne peut faire le deuil de la victoire totale qu’en obtenant une victoire symbolique. Cela fonde le souhait de devenir membre de l’OTAN dès la fin des hostilités. Pour que la sanctuarisation du territoire soit perçue comme la victoire d’une justice immanente sur le “mal absolu“ que figure le cynisme nécrophile du Kremlin qui n’évoque pas, lui, de surcoût humain et que le nombre de tués semble indifférer. Etrangement, l’OTAN n’est pas pressée d’accorder cet ersatz de victoire qui panserait une grande part de la plaie.
Que l’actuelle ligne de front puisse demain constituer une frontière politique définitive est ressenti comme un affront par une majorité d’Ukrainiens. Et une gifle au bon sens pour les amis européens de ces mêmes Ukrainiens. Il faut y voir aussi une bombe à retardement : l’accepter revient à laisser se forger un mythe de type “ligne bleue des Vosges“ qui pourrait conduire à une guerre de revanche au bout d’une à deux décennies de statuquo. Dire qu’il faut accepter une sorte de match nul revient aux yeux de la plupart à s’abaisser devant le diktat russe, cela ne passera pas dans l’opinion. Et c’est parce qu’il ne se croit pas en mesure de gérer les démobilisés qui se sentiront trahis par la non-victoire que le gouvernement ukrainien rejette toute concession. Question d’honneur, autrement dit question de récit national et, sachant qu’un récit de cet ordre importe plus que les faits, la question revêt un caractère vital pour la nation. En premier lieu pour le parti de Zelenski, fondé sur un mirage et dont les chefs savent qu’il se dissipera comme buée si sa promesse n’est pas remplie.
Il faudra cependant dire “pouce“ sans attendre que l’ennemi demande “grâce“. Proposer l’armistice à un moment où la Russie ne peut guère poser d’autres conditions que le gel des lignes et le silence des canons. La Russie a perdu puisqu’elle doit renoncer à ses prétentions. Mais elle ne perdra pas tout parce que Biden ne veut pas qu’elle soit vraiment vaincue de peur qu’elle ne sombre dans le chaos et que son arsenal ne soit vendu à l’encan. Pour Washington, Poutine peut rester, son régime oligarchique est préférable à une dictature militaire extrémiste. Les Américains ont cru que Prigojine pouvait réussir et craint, qu’avec un tel fou, la guerre d’usure qui détruit méthodiquement les acquis de la course stalinienne à l’industrialisation (plonge une région dans le sous-développement et garantit l’avance d’autres régions du monde), ne tourne à une catastrophe d’ampleur inédite. Prigojine n’était pas l’enragé pour lequel il s’est fait passer. Il ne fut jamais qu'un brigand affairiste sans autre agenda que le gain. On peut souffler et passer pourparlers pour un compromis. Il suffirait de cesser d’exiger que le Kremlin s'avoue coupable et perdant (ce qu’il l’est, sinon perdu).
Les stratèges des puissances occidentales conçoivent que l’objectif initial ne soit pas atteint. Mais les politiques ne peuvent pas encore le faire avaler aux peuples. Les élus se mettraient en danger s’ils l’admettaient. Ce serait d’abord implicitement avouer que la défense de nos valeurs peut attendre. Qu’elle importait plus en Europe même que dans le reste du monde mais que même sur notre continent elle peut être différée. Que dès 2004, le but n’était pas la liberté des Géorgiens ou des Ukrainiens mais la soumission du dictateur moscovite. Ces peuples ont été aidés dans la mesure où leur liberté servait cet objectif et auraient été plus soutenus si les oligarchies nationales avaient vraiment sapé le pouvoir de l’oligarchie russe. De même que les Moldaves sont aidés dans la faible mesure où ils rognent les ailes de l’ennemi. Lutter contre Moscou avait cessé d’être impératif en 1996 et n’est devenu une urgence que parce que Poutine s’est constitué adversaire résolu à Munich en 2007. Le combattre n’est une priorité que dans la mesure où accepter son diktat reviendrait à concéder que la suprématie occidentale appartient au passé. Or il en va du maintien de la valeur dollar à laquelle aucune alternative ne doit être opposée sous peine d’une dangereuse concrétisation de l’épuisement de nos finances.
Tout récemment, Joe Biden a déclaré à Helsinki qu’il ne pensait pas que les ressources de la Russie permettent une poursuite de la guerre au-delà de l’hiver prochain. C’est une bonne analyse. Cependant, cette situation ne va pas conduire Moscou à ne poser aucune condition. Poutine ne cédera pas sur la Crimée ; pour qu’elle soit restituée, il faut que lui soit destitué. Ce sont donc les Ukrainiens qui y renonceront comme le suggèrent Pékin depuis le début. Poutine veut réussir à faire de la Mer d’Azov un lac russe parce que sa flotte a perdu sa liberté de mouvement en Mer Noire. L’actuel confinement de la flotte russe est une défaite évidente qu’il va devoir maquiller. Biden sera sans doute porté à lui accorder ce jeu de paravents. Vaincre la Russie devient secondaire dès lors que son infériorité à été mise en lumière. Elle ne sera plus un concurrent sur le marché des armements.
Dans le camp occidental, on évoque des “signes de fatigue“. On ne cesse de les présager chez l’ennemi mais aussi dans la société ukrainienne. Or, ils sont supposés irrecevables depuis le carnage de Boutcha… Beaucoup de reporters, militants engagés pour les grandes idées de justice, refusent de les percevoir : “les Ukrainiens sont unis comme les doigts de la main“ nous disent-ils. De même que les autorités ukrainiennes, les dissidents russes émigrés disent ne pas comprendre ce que recouvre la notion de fatigue à moins qu’il ne s’agisse d’une lassitude politique de la part des Occidentaux bailleurs, virtuellement indifférents au sort des peuples, certainement économes de leur richesse.
En réalité, les Occidentaux ne sont pas des poissons froids. Ils comprennent l’impératif de justice et le besoin de mise en scène juridique (La Haye). Mais ils ont opéré un choix entre deux conceptions de l’aide militaire. La première idée fut de "gonfler" au maximum les ressources de l'Ukraine pour lui permettre de remporter une victoire rapide qui produise un effet psychologique écrasant sur l'armée russe. Mais le risque d’incursion en territoire russe devait être évité… Le second concept est celui d'une guerre d'usure, la Russie dépensant lentement mais sûrement ses ressources militaires et industrielles de défense à un tel degré qu'elles ne pourront être reconstituées avant longtemps. Défendue par Londres et Varsovie, l’idée d’un effort exceptionnel et décisif s’est avérée stérile. Le projet d’usure lente et inexorable est porté par la majorité des autres capitales. Dans le cadre de cette démarche, la lassitude est une posture d’accompagnement, rien de plus. En réalité le processus fonctionne à la satisfaction générale, de petits correctifs sont portés à chaque fois que l’Ukraine est en détresse : Scholz et Macron ajoutent quelques canons de ci de là. Cela peut s’éterniser. Ce n’est donc pas l’Europe qui va crier “pouce !“ car il en va de sa crédibilité globale.
Moscou va donner de plus en plus de signes de faiblesse et fatigue mais refusera obstinément de concéder son échec. Du moins tant que Poutine demeure le chef incontesté. Et cette situation n’est pas prête de changer car aucun des dauphins présumés n’est crédible ni ne sera respecté, ni par les oligarques et les hiérarques militaires, ni par le petit peuple décervelé. Sans Poutine, il est probable que Prigojine aurait poursuivi sa folle aventure. Sans Poutine, il n’est pas impossible que Guirkine-Strelkov ait appelé à l’insurrection. Si écœurante qu’elle puisse nous paraître, nous devons compter avec une réalité : ce Poutine manage encore, il est le seul interlocuteur. Il instrumentalise une folie qui s’installe dans la durée. Face à laquelle le seul point de vue de nos intérêts financiers et stratégiques ne pèse guère.
Le seul contrepoison à la folie guerrière est l’empathie, l’humanité. Des Russes et des Ukrainiens sensés le voient. Inaudible, interdite d’antenne, cette catégorie de citoyens n’a disparu ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux pays. Nous aurions avantage à une attitude saine, visant à leur donner de l’audience au lieu de tendre les micros aux fous. À suivre Divide le 24 juillet 2023
