Sidération en Russie : on arrête le blogueur militaire Guirkine (de son nom de guerre Strelkov) pour extrémisme politique (art 282 du code pénal). Il sera maintenu aux arrêts jusqu’au 18 septembre. L’étonnement ne vient pas du chef d’accusation, légitime, mais de la fin de l’impunité d’un homme qui s’est déclaré opposant radical, a mis en cause la politique du Kremlin dans le Donbass où il avait dirigé un corps de volontaires et mis en déroute une colonne ukrainienne https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Debaltseve Foudre de guerre qui nie complètement l’évidence d’une identité ukrainienne, Guirkine a des centaines de milliers de partisans en Russie, 900 mille personnes sont abonnées à sa chaîne Telegram. Beaucoup le tiennent pour un héros. Rival de Prigojine il s’est désolidarisé de la tentative de coup contre l’Etat-major russe le 24 juin dernier. Il s’est déclaré contre une prise de pouvoir par la force et foncièrement légitimiste. Pourtant, il avait fait quelques jours plus tôt l’erreur d’émettre un jugement très dur sur Poutine : "Depuis 23 ans, le pays est dirigé par un minable qui a réussi à jeter de la poudre aux yeux d'une grande partie de la population". C’est certainement cette phrase qu’il paye aujourd’hui. Plus féroce que lui en pratique, Prigojine ne s’était jamais permis d’éreinter le chef de l’État dont il n’a jamais cessé de se réclamer. Guirkine-Strelkov n’a lui aucun lien personnel avec Poutine et ne se déclare que serviteur de l’État impérial grand-russe. De toute évidence, c’est insuffisant. Guirkine-Strelkov est jugé coupable d’un crime contre l’humanité par le tribunal international de La Haye : il aurait donné le 17 juillet 2014 l’ordre de tir qui aboutit au crash du Boeing MH 17 de Malaysia Airlines, faisant 283 victimes. Le vivier des fanatiques de Strelkov est désigné par les politologues officiels du nom de "patriotes en colère" parce qu’ils ne cessent de critiquer l’armée. C’est un milieu très influencé par le fascisme historique et globalement protégé par le FSB qui ne fera pas l’objet de répression massive. Seuls les plus ardents de ces dissidents seront poursuivis afin que les autres se fassent plus prudents.
Ce matin, avant l’annonce de cette arrestation, le sociologue Mikhaïlitchenko faisait cette réflexion : « Libéraux, patriotes en colère et discours de paix marginalisés
L'un des effets secondaires des événements du 24 juin a été une certaine diminution de l'attention portée par les autorités de contrôle aux segments protestataires et à la poignée de personnes à l'intérieur du pays qui sont prêtes à exprimer des critiques à l'égard de l'orientation politique des autorités. Pour dire les choses simplement, les autorités se sont temporairement désintéressées d'eux.
Dans le contexte du "pardon aux rebelles", il est devenu en quelque sorte ingérable de mener la répression contre les segments libéraux et anti-guerre, d'autant plus que l'ensemble de la société n'avait pas soutenu les atteintes à la liberté d'expression auparavant, et qu'il est maintenant devenu évident que la menace pour la sécurité nationale n'est pas posée par les Occidentaux ni les libéraux, mais par des acteurs militarisés susceptibles d'échapper au contrôle de l'État.
Toutefois, cet effet n'est que temporaire : un programme établi et une pression sur la société sont toujours probables. Sous forme de rafles ciblées de ceux qui s'opposent ouvertement aux autorités.
De plus, la limite de ce tour de vis n’est pas atteinte avec l'intervention du gouvernement, aidé par le service de streaming Yandex Music, dans la question de ce que les Russes ont le droit d’écouter. Il est fort probable que, dans un avenir proche, les députés de la Douma se préoccuperont également de ce que lit le segment éclairé de la société russe. Il est tout à fait possible que des livres légalement publiés et vendus, consacrés par exemple aux questions de genre ou à la Seconde Guerre mondiale, et même des livres écrits sur d'autres sujets, fassent l'objet de tentatives de censure.
Ce n'est pas l'effet social qui entre en jeu, car il est minime, mais l'inertie de la domination de l'État sur la société. La diffusion de monographies scientifiques d'intellectuels à 1 ou 2 milliers d'exemplaires n'est pas dangereuse en pratique vu son peu d’effet sur l'opinion publique, mais il est tout de même possible qu’on la combatte pour la seule raison que le système a besoin de lutter en permanence contre quelqu'un ou quelque chose. De manière à maintenir la société dans le registre approprié.
Cependant, nombreux sont ceux qui pensent que les autorités devront bientôt se battre avec des patriotes en colère, et que les libéraux du système comme Venediktov seront très demandés (actuellement banni NdT). Mais il est plus probable que les autorités s'appuieront sur le marais apolitique fatigué, qui leur permet de prendre n'importe quelle décision à n'importe quel moment. Pour que les patriotes en colère constituent une force, la société doit être non seulement impériale, mais aussi passionnelle. La société russe est impériale par essence, mais elle est dépourvue de passion.
À propos, la même remarque sur le degré de passion s'applique à l'Ukraine, dont les citoyens sont conditionnés sur la base d'un agenda anti-russe ; mais en l’espèce, la fatigue de l’Opération militaire est encore plus grande, et le degré d’effort de leur propagande ne pèse pas lourd, bien qu’elle les nourrisse encore de promesses de victoire imminente et de prophétie que la Troisième Rome est sur le point de s'effondrer.
Conformément à la construction dialectique de l'unité et de la lutte des opposés, les sociétés russe et ukrainienne traversent des étapes à peu près similaires de leur évolution dans le cadre d'un socio-système commun, ce sont les structures de pouvoir qui dominent la conscience publique qui les empêchent toutes deux d’évoquer l'instauration de la paix.
Permettre l'introduction de l'agenda de la construction de la paix dans les médias amènera une correction du sentiment public en l'espace de quelques semaines seulement. C'est le cas en Russie aussi bien qu’en Ukraine, mais personne ne va encore le faire. » Le 21 juillet à 9:54
Billet du même jour à 12:59, en réaction au coup de théâtre :
« La détention du tribun " militaro-populaire " Strelkov (Guirkine) s'inscrit parfaitement dans la tendance à dégonfler la bulle des " patriotes en colère " et c’est là, bien sûr, une condition indispensable à la réussite d'une campagne présidentielle, qu'elle soit byzantine ou officielle. Ainsi, la philosophie de la majorité silencieuse ("le marais") est érigée en principe normatif et la barre des attentes sociales est constamment abaissée.
Les autorités ont gonflé une bulle appelée "patriotes en colère", et maintenant elles la dégonflent soigneusement et progressivement, en essayant de minimiser les effets secondaires. L'intérêt de personnalités telles que Guirkine pour les autorités est très douteux, alors que le préjudice est très évident.
Guirkine est un sujet de même nature politico-militaire que Prigojine, quoi qu'ils disent l'un de l'autre. De part leur nature, ces sujets vont rester présents dans le champ politique du régime politique, quoi qu'il leur arrive. Ils peuvent être affaiblis ou écartés, mais leur essence découle entièrement de la logique des processus et s'exprimera sous une forme ou une autre. [...] » https://t.me/Scriptirum
