Bien qu’il appartienne à l’école libérale pro-occidentale, Vladimir Pastoukhov n’élude pas le questionnement identitaire russe comme l’ont souvent fait des intellectuels émigrés de longue date, devenus sourds aux manies nationales et qualifiant de névroses les ambitions russes. La mégalomanie nationale n’est certes pas une manifestation de bonne santé mais les intellectuels qui se contentent d’en rire ne font rien pour la soigner. Ceux qui confortent les élites occidentales dans leur analyse superficielle n'apportent aucune solution.
« Les phobies russes face aux intentions hostiles de l'Occident sont-elles justifiées ? Comment dire ? De la manière caricaturale dont la propagande présente les choses, certainement pas. L'Occident n'a pas eu et n'a toujours pas l'intention de conquérir, démembrer ou étrangler la Russie. La dissolution de la Russie dans la Chine n’est pas du tout souhaitable pour l'Occident. Cependant, les Occidentaux pourraient tout à fait rejeter à coups de coudes la Russie au dernier rang du partenariat économique et en faire un appendice de leur propre économie. La vie est dure en général et personne n'a jamais déroulé le tapis rouge de l'Europe devant la Russie, ni dans les années 90, ni aujourd'hui. Mais nous voulions fouler le tapis rouge, et pour ce faire, il a paru préférable d'utiliser un char d'assaut... La guerre actuelle est le point final d'une très vieille histoire de près d'un demi-millier d'années. Il existe une profonde contradiction entre d’une part le niveau de développement des forces productives de la Russie - tout à fait décent en général, mais très modeste par rapport aux principales économies de l'Ouest, et maintenant celles de l'Est (extrême) - et d’autre part le niveau de ses ambitions "civilisationnelles". En d'autres termes, les forces productives de la Russie étaient celles d'un robuste poids moyen dans la moyenne mondiale, devant prendre place dans le chenal qui se crée à la queue du leader, mais son ambition fut de jouer le rôle de leader et de revendiquer sa propre voie spéciale et la domination du monde. Il y a toujours eu un moyen simple de sortir de cette situation : hisser ses forces productives au niveau de ses ambitions. Mais ce n'est pas la voie russe. Cette voie a toujours été synonyme d'une forme d'esclavage : servage puis communisme, en définitive mafia. C'est pourquoi la Russie a préféré "en finir" à l'aide de la force militaire "nue".
Les causes objectives de la guerre actuelle ne diffèrent guère des causes objectives de toutes les guerres précédentes entre la Russie et l'Occident. Elles résident dans l'aggravation du manque de compétitivité économique de la Russie, qui ne lui permet pas de rivaliser efficacement avec l'Occident par des méthodes non militaires. Après l'effondrement de l'Union soviétique, la Russie a commencé à perdre rapidement son influence économique, puis politique, dans les territoires qu'elle contrôlait dans le contexte du projet impérial soviétique. Cette fois, l'Occident n'a pas toléré patiemment l'affaiblissement de l'empire (comme, par exemple, ce fut le cas lors du "soulèvement hongrois" ou celui du "Printemps de Prague") ; il a commencé à l'évincer sans vergogne de tous les endroits où cet empire s'était "affaissé", en faisant pleinement usage de ses avantages économiques compétitifs. Il est erroné de faire comme si tout cela n'existait pas, d'ignorer la pression exercée sur la Russie.
En fait, la Russie a effectivement subi de fortes pressions de la part de l'Occident au cours des trois dernières décennies, ce qui a certainement constitué un défi historique auquel elle a dû (et devra encore) répondre. La question n'est pas de savoir s'il y avait quelque chose à répondre, mais si la réponse militaire traditionnelle de la Russie dans une telle situation était adéquate dans les circonstances. Au cours des trois cents dernières années, la Russie a été la Sparte de l'Europe moderne, c'est-à-dire une société au développement plutôt déséquilibré dans laquelle tous les aspects de la vie sont littéralement subordonnés à un seul objectif : le maintien d'une armée gigantesque, à l'aide de laquelle la Russie "compense" ses disparités de développement économique avec l'Occident. Dans les périodes de l'histoire où la Russie a tenté de s'éloigner de ce modèle d' "État militaire" conçu par Arakcheev, la disparité économique s'est révélée avec une force triple et a provoqué une crise politique, dont la Russie est sortie à chaque fois en recréant un nouvel "État militaire".
Le problème auquel le régime de Poutine était confronté n'était pas d'ordre moral ou juridique, mais plutôt d'un autre ordre : en tant que méthode utilisée par la Russie pour rééquilibrer ses relations avec l'Occident, la guerre avait tout bonnement fait son temps. Dans ce segment de l'histoire russe, elle a eu l'effet exactement inverse. En commençant la guerre à partir d'une "position de faiblesse", les mouvements aventureux de Poutine ont encore affaibli la Russie, la rendant encore moins compétitive face à l'Occident et à la Chine en même temps, sans rien produire en retour sinon des hémorroïdes politiques chroniques. La Russie se présente comme le "cimetière" historique de guerres stupides se terminant par une révolution, telles que les guerres de Livonie, de Crimée et du Japon. On aurait mieux fait de ne pas creuser dans le cimetière infesté par la peste… »
le 5/08 10:31 https://t.me/v_pastukhov
