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La fin du fripon

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Bien qu’elle n’ait pas l’importance qu’on semble lui donner depuis quelques jours, qu’elle ne change rien à la guerre, il faut évoquer la mort du condottiere… Non ses circonstances, connues, ni ses raisons, évidentes, mais ce que confirme l’assassinat et les perspectives qu’il ouvre.

On peut tout d’abord féliciter le Kremlin, sa bureaucratie et l’état-major militaire russe, pour cette brillante restauration de leur image de puissance mystérieuse et intimidante. Il importait de faire comprendre qu’il n’y a pas de pardon. Que les moyens de la vengeance restent disponibles, que les rapports de force ne jouent jamais en faveur des subordonnés, même les plus populaires. Il n’y a qu’un chef, et les questions sur son état de santé, sa succession rapprochée, passent soudain à l’arrière plan : Poutine est alerte et vif, il n’a pas eu peur, voilà le message, cette peur était pourtant palpable lors de son allocution consécutive à la mutinerie.

L’image de Prigojine ne va pas s’effacer des consciences, celle d’une sorte de Vidocq plus sympa comme un Mandrin que vulgaire Vautrin. Sa posture de justicier et sa rébellion des 22-24 juin ne seront pas oubliées ; mais pas non plus son inéluctable châtiment deux mois jour pour jour après.

Le Kremlin conserve le gouvernail : on flingue dix “marrons“ juste après avoir coffré un autre extrémiste issu de la même droite radicale. Il s’agit de modérer un certain discours "patriotique" alternatif à celui des autorités, discours de la guerre totale qui mène trop loin. Il s’agissait aussi de garder la main sur les entreprises du corps mercenaire en Afrique. Restaurer le contrôle des services qui ont créé et largement encadré l’outil : le GRU (espionnage militaire).

L’objectif de l’élimination du larron est atteint vendredi 25 août avec la signature par Poutine d’un décret qui vaut dissolution du corps mercenaire : les membres de toutes les formations paramilitaires devront prêter serment, jurer « fidélité » et « loyauté » à la Russie et « suivre strictement les ordres des commandants et des supérieurs ».

Ci-dessous, deux analyses à chaud de politologues d’opposition : 1. Celle d’Alexandre Baounov, brillant historien du fascisme européen qui est publié dans la presse américaine ainsi que sur le site de la fondation Carnegie :

« Le mot "traître" prononcé par le chef du régime de gang groupusculaire ne pouvait rester sans conséquences. Un système construit sur des principes et des pratiques informels et conceptuels plus que sur des institutions formelles risquait sinon de devenir ingouvernable. L'absence de signes clairs de sanction à l'encontre de Prigojine, qualifié de traître, son apparition en Russie après son exil annoncé au Belarus, ses apparitions à Saint-Pétersbourg et même au sommet Russie-Afrique ont été de plus en plus interprétées comme des signes d'impuissance et de laxisme d’un système adoptant d'une manière excessivement large le principe que "aux siens tout est permis, aux ennemis la rigueur de la loi".

Certes, il ne s'agit pas d'une trahison classique au sens du régime. Prigojine n'a pas fait défection à l'ennemi, à un adversaire géopolitique, contrairement à ceux qui l'ont fait et qui, dans le système de coordonnées de Poutine, méritent sans équivoque une punition sévère, qu'il s'agisse d'un transfuge du gouvernement, du chef de l'opposition (qui bien sûr travaille sur ordre de l'étranger) ou de l'Ukraine, qui a trahi Moscou au profit de l'Occident. Ici, il n'y a pas eu défection à l'ennemi, il y a eu libération d'une énergie étroitement ciblée pour faire pression sur le système de l'intérieur, mais cela a provoqué une division et une confusion qui ont fait le jeu de l'ennemi lui-même. Néanmoins, une pause a été observée pour envisager la sanction. »

Après la débâcle brutale de l'opposition démocratique et anti-guerre, le régime a hésité, cherchant à savoir qui était le principal opposant à une Russie belliqueuse : les bureaucrates tranquilles continuant à vivre "comme sans guerre" ou les militaristes actifs prêchant la guerre totale. Les deux camps se désignent l'un l'autre comme la principale menace pour le système.

La mutinerie de Wagner, soutenue par de nombreux blogueurs militaires populaires, a aidé Poutine à décider qui est le pire pour lui en ce moment. Il s'agit pour lui de la soi-disant opposition patriotique, qui soutient le régime et son chef en paroles, mais qui déplore constamment les échecs sur le front, les échecs des dirigeants du pays à tous les niveaux, l'absence de mobilisation militarisée de la société, de l'économie et de la culture… point de vue qui a déjà gagné en popularité parmi les citoyens ordinaires. La mutinerie de Wagner a permis à Poutine de franchir une limite devant laquelle il hésitait auparavant; à lancer la répression contre ses propres partisans théoriques, issus de la même "majorité patriotique" que Poutine lui-même, au risque de provoquer la perplexité d'une partie de cette même majorité. » Suite à ces remarques, Baounov a publié un article très complet : https://www.wsj.com/articles/yevgeny-prigozhins-murder-was-inevitable-wagner-group-putin-966e4bcc

 2. Seconde réaction, d’Anatoli Nesmiyan, dit “el-Murid“ le 24 août au matin : « L'assassinat de Prigojine est un événement plutôt routinier pour un régime qui, au cours de son existence, a développé une **chaîne de montage complète pour éliminer ses opposants politiques**. En ce sens, Prigojine n'aura pas été le premier ni ne sera le dernier à être tué.

Il est possible que sa mort déclenche toute une série de nouveaux décès, ou qu'elle se limite à cela. Mais il n'y a pour le moment aucune raison de s'attendre à ce que le meurtre d'hier change radicalement la donne et lance une version gangrénée de Game of Thrones.

Wagner n'a jamais été une structure politique, c'est une simple histoire de condottiere, et la mort de Prigojine et d'Outkine ne change donc rien à son avenir. Après le 24 juin, "Wagner" a été confronté à un choix : se dissoudre dans des structures légales ou devenir une unité mercenaire à part entière sous contrat avec un loueur, restant à trouver, et se faire payer [...]

Dans le même temps, il convient de comprendre que des mesures aussi désespérées, telles qu’abattre un avion civil au centre de la Russie (on ne sait toujours pas s'il s'agit d'une explosion à bord ou si l'armée a dû être déployée), sont la preuve d'une crise grave au sein de l'élite dirigeante elle-même. Prigojine incarne une tentative de révolution au sein de l'élite, qui aurait brisé les dalles de béton placées par les dirigeants gérontocratiques sur le chemin de toute ascension sociale. Au sein même de la noblesse dirigeante, l'impossibilité d'aller de l'avant et d'aller vers le haut suscite un vif mécontentement.

L'absence d'ascenseurs sociaux, même "pour les siens", est un signe caractéristique de l'absence de mécanisme de développement du régime en place. Un système normal se maintient toujours dans un équilibre dynamique entre sa stabilité et son développement. Si l'un ou l'autre disparaît, le système entre en crise, ce qui aboutit inévitablement à sa catastrophe.

Le sommet du pouvoir ne peut pas transférer ou redistribuer le pouvoir, car il en perdrait automatiquement la propriété. C'est la raison fondamentale pour laquelle la haute noblesse s'est accrochée à sa position jusqu'à la mort et ne la quittera jamais tant que nous n'en serons pas débarrassés. Toutes les dictatures passent par cette phase en fin de parcours, et nous avons vu lors du printemps arabe que c'est la pétrification des régimes en place qui a conduit les seconds échelons du pouvoir à s'opposer à eux. En Égypte, des généraux ont renversé le régime de Moubarak en profitant des troubles internes ; en Libye, des représentants de groupes tribaux, qui avaient été écartés du pouvoir réel, ont soutenu et alimenté une rébellion localisée à Benghazi (d'ailleurs assez limitée au départ). En Syrie, des clans sunnites, mécontents du monopole détenu par la minorité au pouvoir, se sont révoltés contre elle.

Partout, la raison est la même : l'élite dirigeante défend farouchement sa propriété, qu'elle ne peut détenir que grâce à son éternelle présence au pouvoir. Et plus la crise générale de l'ensemble du système est sévère, plus la lutte intra-élite entre ses différents étages est aiguë.

En Russie où, après l'effondrement du modèle fondé sur les matières premières et l'épuisement des ressources accumulées pendant les années de superprofits, on en vient à une phase semblable, il ne se passe rien d'inhabituel ou de nouveau. Le deuxième échelon de la nomenklatura accumulera le potentiel qui, tôt ou tard (plus probablement, bientôt), franchira les plafonds qui lui ont été imposés et démolira le sommet du pouvoir. Il s'agit d'une histoire purement élitiste de lutte pour le pouvoir (et pour des biens qui s'amenuisent). La mort de Prigojine en est une étape marquante, qui ne fait que souligner des contradictions qui ont été aiguisées à l'extrême. » Traduit par Divide