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Navalny encore

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Avec le texte publié ce 11 août, Navalny prend le risque majeur d’une dislocation définitive de l’opposition démocratique, déjà trop divisée et privée d’appuis financiers majeurs, sinon de la poignée de très fortunés oligarques ayant rompu avec Poutine ou ayant été châtié et spolié par lui (Gousinski et Khodorkovski notamment, Friedman et Tinkov plus récemment). Dans cette opposition où la gauche pèse bien peu, le poids relatif des libertariens et autres “libéraux partisans du marché“ est actuellement disproportionné dans la mesure où ces convictions ne sont pas partagées par la population russe, restée dans sa grande majorité très “socialiste“. Navalny veut représenter cette majorité silencieuse sans toutefois renoncer à son credo initial. Il n’est nullement question pour lui et ses partisans d’une restauration de la protection sociale des défavorisés. Du moins tant que le tissu social tient grâce à la machine étatique, aux millions de fonctionnaires inutiles qui ont fait dire il y a peu à quelques décisionnaires que la Russie n’était pas sous-peuplée puisque son essor était grevé par le poids de 15 millions de miséreux irrécupérables, plus ou moins dispersés dans des villages sans avenir et promis à l’abandon définitif. Le ballast, disent-ils sans ciller.

Par ce manifeste, il s’immole littéralement, jouant un va-tout : “soit je meurs en prison et n’aurai d’autres rôle que celui d’un martyr, soit je m’en sors par miracle et serai pour longtemps un poids lourd dans le paysage électoral russe“. Ce calcul ressemble à s’y méprendre à celui du Géorgien Saakashvili : quitte à perdre, il vaut mieux rester dans les mémoires comme un individu courageux qui n’a pas hésité à risquer sa peau...

C’est osé et pas forcément payant car la levée de boucliers contre lui est évidemment générale depuis le 11 août. Dans les réseaux sociaux, ses rivaux et ennemis de toujours lui reprochent de nouveau d’avoir été trop patriote ou conservateur, n’être pas assez cosmopolite et donc peut-être anti-sémite, pas assez raffiné et bien éduqué surtout... Il est probable qu’il ait choisi de rendre vite public son manifeste alors que les résultats d’un sondage confidentiel sur sa popularité et son impact ont été publiés quelques jours plus tôt par des instituts dissidents (les sondeurs officiels s’abstiennent même de mentionner son nom). Selon trois agences de sociologues moscovites dont le fameux Institut Levada, l'intérêt des gens pour le sujet "Navalny en prison" est marginal. Le sort qui lui réservé ne passionne plus :

"Navalny n'est plus à l'ordre du jour, il n'apparaît spontanément qu'à titre informatif. Il est intéressant de noter que plus de 70 % des personnes interrogées ne parviennent pas à formuler clairement sa position politique. 54 % affirment qu'il est plutôt pro-occidental et pro-ukrainien. 19 % disent qu'il est le leader de l'opposition mise en marge du système. 9 % le considèrent comme un homme de droite et un nationaliste. 43% considèrent Navalny comme un simple blogueur qui expose des fonctionnaires corrompus, mais pas comme une personnalité politique. Pour 48%, Navalny est plutôt un anti-héros. Parmi les réponses qualitatives - "il sait tout mieux que tout le monde, n'écoute pas les gens, il se croit sorti de la cuisse de Jupiter ; il n'a pas d'expérience, il est peu éduqué". La majorité des personnes interrogées considèrent Navalny comme une personnalité autoritaire aux tendances dictatoriales, "une réduplication d'Eltsine et de Poutine". 56 % pensent que “si Navalny arrive au pouvoir, il persécutera ses opposants“...

L’indifférence de la société à Navalny stimule chez lui une sorte de volonté christique : prêcher dans le désert jusqu’à périr en martyr est le moyen de demeurer une figure. La réduction de son programme politique à une vaste opération “mains propres“ n’en est pas moins une promesse de succès pour ses partisans alors qu’aucun autre leader n’est crédible et que les exilés se demandent sérieusement s’il ne faut pas pactiser avec la tendance modérée du clan Poutine, que conduirait le maire de Moscou, Sobyanine, avec qui on peut parler, envisager des concessions mutuelles, bref éviter le chambardement de la remise en cause des privatisations abusives. L’opposition exilée est dans l’ensemble prête à revenir au bercail dès lors que l’on aura fait taire les gueulards qui la menacent : les Douguine, les Strelkov et les stars de la propagande télévisuelle outrancière.

Il est encore difficile de déterminer si Navalny fait un mauvais calcul. Ce qu’on peut dire cependant c’est que d’autres opposants notoires, qui peuvent parfois se déclarer ses ennemis politiques, comme Nesmiyan par exemple, partagent sa sévérité ainsi qu’on le comprend de ce post’ :

« Aujourd'hui, Telegram fête ses 10 ans, son premier jubilé. La seule chose que l'on puisse dire, c'est que le succès de Telegram est dû à un facteur principal : une fois de plus un ressortissant de Russie n’a réussi à créer un produit mondial qu’après avoir quitté la Russie. Si Dourov était resté en Russie, Telegram aurait aujourd'hui été racheté par des pirates bénéficiant de protections, après quoi le projet aurait été saboté. Les exemples sont innombrables. Dourov en a lui-même fait l’expérience. (Avec le pendant russe de Facebook NdT)

Telegram montre une fois de plus qu'il y a et aura toujours en Russie des gens intelligents, concepteurs talentueux des solutions technologiques les plus avancées. La Russie sera en mesure d'effectuer des lancements à partir de n'importe quelle position, même la plus basse, dans n'importe quel espace. Une seule condition : les bandits et les voleurs doivent retourner d'où ils viennent. Tout le reste peut être résolu et réalisé.

Il est faux de dire que nous n'avons pas d'avenir, nous en avons un. Cet avenir est gelé et ne pourra exister dans le cadre du scénario actuel : avec ceux qui dirigent la Russie aujourd'hui. Ici, hélas, il n'y a tout simplement pas d'option - c'est soit eux, soit le pays. » Traduit par Divide