On a pour mauvaise habitude d’évoquer à tout bout de champ une sorte de coalition rouge-brune. Fascistes et communistes auraient les mêmes intérêts, étant souverainistes les uns et les autres, et ce seul fait constituerait la preuve de leur bêtise et impéritie… Voilà bien une réflexion superficielle, née de l’image constituée dans les années 1990 à partir d’un danger russe (alors imaginaire) qu’aurait concrétisé l’insurrection réactionnaire de 1993 contre Eltsine en même temps que le virage fasciste de Slobodan Milošević en Serbie. En réalité, hormis dans la tête fumeuse d’Edouard Limonov, il n’y a jamais eu de fusion des doctrines, ni même des attitudes. On constate en Italie depuis quelques mois que le fascisme est composant avec la mondialisation, l’OTAN, l’OMC, alors qu’il n’est pas sûr que le néo-bolchévisme puisse jamais l’être.
En Russie, le fascisme est majoritaire dans le régime en même temps que dans son opposition, il brasse large, repose sur des notions vagues, exploite des sentiments morbides et mortifères. Sous ses diverses teintes post-communistes, le socialisme autoritaire est par contre très minoritaire et le message des militants semble chimérique à la majorité. Or, contrairement aux certitudes de BHL, Gluksmann et embrouilleurs de leur acabit, il n’y a aucune tendresse pour l’URSS du côté des droites fascistes. Pour une raison très simple : personne à droite ne considère que la Russie soit parvenue à l’apogée de son rayonnement dans le cadre de l’URSS.
Plus personne, pour être précis : c’était, il est vrai l’idée du Prince Troubetskoï et des pères de l’Eurasisme, dans les années 1925-1935, dont se réclama le fou Douguine dans les années 1990. Cette idée a fait son temps et Poutine ne promeut pas du tout la nostalgie de l’URSS parce qu’il en déteste l’austérité, l’égalitarisme, etc. Ces derniers temps, Prigojine grattait cette corde sensible… on a bien vu que sa musique était désagréable aux oreilles des maîtres ! Oh combien. Le fasciste-tsariste Strelkov est en prison, me direz vous, bien qu’il soit aussi anti-soviétique et qu’il ait combattu et éliminé des seigneurs de guerre du Donbass, vaguement post-soviétiques eux, des partageux aux idées confuses, promoteurs du concept de “république populaire“ … ainsi, la cartographie du monde politique russe est-elle moins simple à établir que n’ont voulu le faire croire nos pseudo-spécialistes d’une Europe autre que la nôtre.
La gauche autoritaire éprouve une nostalgie de la sécurité, elle hait le grand banditisme sur lequel le régime Poutine fonde son pouvoir. Elle méprise aussi le féodalisme violent, craint le despotisme oriental. Pour ces raisons, elle idéalise le système soviétique et se serait contentée de l’amender. Elle se mord les doigts de n’avoir pas cru Gorbatchev en mesure de garantir les libertés publiques tout en laissant intactes les énormes entreprises déficitaires de l’État socialiste. Cette gauche voit dans la société des années 1950-1980 une sorte d’âge d’or malgré l’incapacité du système à satisfaire la consommation. C’est que la gauche est austère, elle n’aime pas le “système des objets“ dont Baudrillard disait qu’ils avaient vocation “au rôle de substituts de la relation humaine“. Rappelons ici que les étudiants radicaux écrivirent “Cache-toi, objet !“ sur les murs de la Sorbonne occupée l’année même où paraît l’ouvrage du philosophe. Et n’oublions pas que le retard politique de la société soviétique va nourrir chez les jeunes Russes à la fin des années 1980 un sentiment de proximité avec les révoltés de France de 1968 (le corpus de leurs idées étant bien sûr plus proche de celui qu’exprimèrent les Tchèques en cette année mémorable). On parle ici d’une gauche qui aurait trouvé “Barbie“ trop réifiée et pur sex-symbol / femme-objet pour prétendre au rôle de féministe vecteur de libération… Une ancienne gauche que l’on veut voir effacée et qui, en effet, se noie dans les nébuleuses approximations et les compromissions du parti fort peu “insoumis“ de M. Mélenchon !
Mais une gauche pas tout à fait morte et, si ses analyses paraissent aujourd’hui trop complexes pour la masse des militants abêtis, il parait prématuré de conclure que son héritage est infructueux. Tout ceci va revenir, le retour cyclique des jugements est dans la nature des choses. C’est ainsi qu’un nouvel étatisme se dresse partout contre les libertariens dont la pensée à dominé depuis 25 ans. Dans ce mouvement, la critique des grandes entreprises privées coupables d’indifférence au bien commun (cf. la question climatique) se double d’une condamnation de tout ce qui ronge les institutions étatiques.
La milice Wagner n’est pas compatible avec le socialisme tant que cette idéologie n’a pas entièrement renoncé à sa posture de légalisme et générosité. Un communiqué du ministère cubain des affaires étrangères vient souligner cette incompatibilité le 4 septembre 2023 : “Cuba contre les opérations de traite des êtres humains visant à des fins de recrutement militaire. Le ministère de l'Intérieur a détecté et s'emploie à neutraliser et à démanteler un réseau de traite des êtres humains qui opère depuis la Russie afin d'intégrer les citoyens cubains qui y vivent et même certains vivant à Cuba, dans les forces militaires qui participent aux opérations militaires en Ukraine. […] Cuba a une position historique ferme et claire contre le mercenariat, et elle joue un rôle actif au sein des Nations Unies dans le rejet de la pratique susmentionnée, étant l'auteur de plusieurs des initiatives approuvées dans ce forum.“ Fin de citation.
Dans la Russie de Poutine, les opposants ne se plaignent pas tant de l’autoritarisme structurel, hérité du régime policier précédent, que de la privatisation, de la confiscation des moyens par des personnes privées dont le but est l’enrichissement personnel. C’est pourquoi la gauche “partageuse“ ne s’est pas, contrairement à certains oligarques déchus et exilés, plus dite prête que la droite légaliste à jouer la carte du putsch par un Prigojine ou tout autre aventurier d’un profil similaire.
Exprimant cette défiance ou ce dégoût des aventures militaires en même temps qu’une condamnation des méthodes de domination choisies par les tsars du passé, le politologue Nesmiyan inscrit la création d’un corps mercenaire privé au service du chef de l’État dans la lignée de procédés tantôt idiots, tantôt criminels, dont les troupes cosaques sont la matrice depuis l’épopée du conquérant de la Sibérie Ermak payé par le grand dignitaire Stroganov (un oligarque avant la lettre !) La liquidation de la milice Wagner lui semble n’être qu’un répit dans cette marche à l’arriération structurelle. En réalité, l’oligarchie russe se satisfera d’un service auxiliaire de sa prédation par délégation de pouvoir, prenant des formes à peine moins barbares que la conquête du Pérou par Pizarre :
« En fait, toute l'histoire du système des sociétés militaires privées - pas seulement celle de "Wagner", mais de toutes en tant que telles-, est assez évidente.
D'une part, l'efficacité des SMP est due au fait qu'elles ne sont pas incluses dans une hiérarchie verticale unique et qu'elles disposent donc d'une flexibilité et d'une liberté dans la prise de décision. D'autre part, l'État ne peut s'empêcher de vouloir tout contrôler, et en particulier les structures militaires. Il existe en conséquence une contradiction entre la liberté d'action des SMP et le degré de contrôle dont elles font l'objet.
Notre problème est que l'État est en train de mourir. Il est au stade de l'effondrement et de la désintégration, de la perte de sa fonctionnalité dans toutes les directions. On a de plus une couche managériale absolument inapte, incapable de travailler de manière systémique. Si des coups d'éclat ponctuels demeurent possibles, la gestion sur la durée de tout type projet dépasse les capacités des managers russes.
Entre-temps, l'émergence des SMP est dictée par la transition de l'État vers une politique ouvertement agressive sur la scène étrangère. D'ailleurs, on peut s'attendre à ce qu'il en soit de même dans le domaine de la politique intérieure - la terreur contre la population du pays nécessitera certainement la création de structures privées qui sous-traiteront l'extermination des gens. Ainsi, les groupes terroristes privés punitifs disposant d'un brevet font également partie de notre avenir.
Dans ces conditions, les autorités sont contraintes de trouver un point d'équilibre entre leurs capacités de contrôle de plus en plus faibles et la classe agressivement émergente des mercenaires-condottieres privés.
Il semblait à nos salauds de dignitaires qu'un retour aux années glorieuses de l'Empire russe signifiait bals, brioches et filles dans le grenier à foin, les jupes relevées, attendant leur barine, mais pas du tout ; en réalité, c’est le Moyen Âge, la violence incontrôlée, y compris la violence privée. Ce sont des bandits comme Ermak qui, sur la foi d'un brevet de la couronne, pillent les étendues du pays, où après eux les gouverneurs entrent et s'assoient dans des forteresses pendant cent ans, pillant à partir d’elles tout l'espace environnant.
Hélas, la Russie médiévale, c'est avant tout le banditisme dans tout le pays, que le gouvernement est pratiquement incapable de gérer, sauf dans certains quartiers des grandes villes. Ainsi, pendant que le régime cherche à faire passer une loi sur la violence contrôlée, celle-ci prend peu à peu la forme d'une violence spontanée et indépendante. Au fur et à mesure que l'État s'affaiblira, les "Wagners" apparaîtront de plus en plus fréquemment et de plus en plus souvent. » Anatoli Nesmiyan.
PS : sur les Stroganov et la conquête de la Sibérie, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Ermak_Timofeïévitch
