De la lecture de ce blog, son auteur attend que vous tiriez la certitude que la catastrophe russe est surtout une guerre civile bien qu’elle soit déguisée en guerre de reconquête. Que le Kremlin qui se dit en croisade est en fait occupé à chasser chez lui des démons qu’il attribue à d’autres et dont, pour certains, il se satisfait en réalité plus qu’il ne les combat. Qu’enfin la seule vraie victoire pour la coalition qui veut entraver cette agression ne peut prendre d’autre forme que celle d’une révolution en Russie même. Si la société russe ne sort pas de l’ornière de sa pensée paranoïaque, si elle ne cesse pas de faire bloc derrière le régime dictatorial, la victoire ukrainienne sera illusoire : une nouvelle guerre et restauration de l’empire ne pourra pas être exclue, l’émergence d’une société moderne et émancipée sera bloquée. L'objectif occidental raté.
Le pari de la guerre était risqué pour Moscou. Beaucoup ont pensé que la faible Russie allait se briser, se déliter au fil de ses défaites. Avec de nombreux intellectuels russes et ukrainiens, nous avons établi des parallèles avec les stupides guerres impérialistes de la Russie des Tsars, celle de Crimée puis celle de Mandchourie, et pour finir la première guerre mondiale à laquelle le pays n’était pas préparé du tout. L’histoire russe ne connaît à vrai dire que peu de moments d’exaltation patriotique et d’énergie guerrière permettant d’emporter des victoires difficiles : contre les Polonais, contre Napoléon et contre Hitler. Ces guerres sont qualifiées de patriotiques dans le logos stalinien mais ce n’est pas qu’une figure de style. Les autres guerres n’ont pas passionné les masses, elles ont même suscité des désertions massives.
Dans l’ensemble, les militants pacifistes et les partisans d’une société ouverte ont demandé aux Russes de s’insurger contre la guerre en cours dès ses premiers mois. En vain. Le temps passant, contre toute logique, le parti de la guerre s’est consolidé. Se pose ainsi désormais la question des intentions profondes de la société. À laquelle seuls des militants isolés et démunis, comme Navalny au fond de son cachot, croient devoir donner une réponse apaisante. Depuis Londres, Pastoukhov préconise de ne plus se faire d’illusions :
« Une série de procès intentés devant des tribunaux européens à la suite de plaintes déposées par des hommes d'affaires russes contre les sanctions qui leur ont été imposées – procès dont les initiateurs n'ont pour la plupart pas obtenu gain de cause - nous ramène, volontairement ou non, au thème de la culpabilité et de la responsabilité collectives des Russes à l'égard de la guerre. Non pas pour les crimes de guerre, qui ont toujours une personne pour auteur, mais précisément pour avoir déclenché et mené la guerre dans son ensemble, condition préalable à la perpétration de nombreux crimes de guerre.
Il faut bien dire que aujourd'hui, un an et demi après le début de la guerre, cette question se pose d’une manière différente de celle qui prévalait au début de la guerre. Il est de plus en plus difficile d'y répondre sans équivoque. Dans les premiers jours et les premières semaines de la guerre, la question de la culpabilité collective et, par conséquent, de la responsabilité semblait, du moins à mes yeux, erronée et tendancieuse. Il convenait de parler de la culpabilité et de la responsabilité individuelles des criminels de guerre, y compris de tous ceux qui ont déclenché la guerre et ont activement " mouillé la chemise " pour qu’elle advienne, et d’évoquer un sentiment collectif de honte et d'un besoin de repentir pour tous les autres. Il y avait là une certaine logique.
La guerre s'est abattue sur la société russe comme un orage de grêlons en plein été. Une partie de l'élite a déclenché cette guerre, il y a eu des bénéficiaires financiers et politiques plus ou moins identifiables, il y a eu, bien sûr, ces citoyens "ordinaires" qui ont couru devant le train blindé en poussant des cris de joie, soutenant et saluant l'entreprise sanglante de leur gouvernement. Mais une partie importante, je dirais même l'écrasante majorité de la population était dans un flottement : il lui restait à décider de son attitude face à ce qui se passait. D’autant qu’elle n'avait pas été impliquée concrètement dans la guerre, n’avait nullement pris part à la rotation de son terrible volant d'inertie.
En un an et demi, beaucoup de choses ont changé, et la plus importante est que la guerre a entièrement absorbé la société russe, pratiquement sans laisser de lieu vierge. Une infime partie des gens a réussi à s'en éloigner, soit par l'émigration, soit en suivant le chemin douloureux et épineux de la dissidence. Quant aux autres, ils se répartissent en deux groupes : ceux qui ont accepté la guerre comme une nouvelle réalité et l'ont soutenue, et ceux qui, bien que n'acceptant pas la guerre intérieurement, ont appris à coexister avec elle. Je n'ai aucune idée des relations internes entre ces deux groupes, mais ensemble, ils représentent, à mon avis, une majorité stable de la société russe.
Et la question n'est pas seulement ni tellement celle de l'attitude à l'égard de la guerre. La tragédie, c'est que les personnes qui ont une attitude négative à l'égard de la guerre et qui, peut-être, souhaitent même qu'elle s'arrête, acceptant même l’idée de renoncer à l'agression et à l’annexion des territoires, ces gens eux-mêmes se retrouvent pratiquement impliquées dans cette guerre et en deviennent même les bénéficiaires. Des dizaines de millions de personnes travaillent directement ou indirectement pour l'industrie de la défense, percevant des revenus de commandes militaires en croissance rapide. Des millions de personnes sont aspirées par la propagande de guerre à l'école et dans les médias. Des médecins qui ont prêté le serment d'Hippocrate soignent les blessés et les remettent sur pied. Enfin, les entreprises, quelle que soit leur production, paient des impôts qui leur permettent d'acheter ces mêmes armes. Elles produisent aussi du métal, du diesel, de la gaze, des antibiotiques, de la viande, du pain, etc. Et tout cela alimente la guerre.
En un an et demi, la guerre est devenue un système total, à l'intérieur duquel se met en place un périmètre universel de cautionnement, dans lequel tout le monde est objectivement complice de la guerre, quelle que soit son attitude personnelle à l'égard de celle-ci. Une situation se présente dans laquelle il est impossible de sortir de ce système de cautionnement sans quitter la société, c'est-à-dire sans devenir un paria. Un choix très dur, voire cruel, s'impose alors : devenir un paria volontaire ou assumer une part de la responsabilité collective. » https://t.me/v_pastukhov Le 7 septembre à 12:39 142 mille abonnés
Un système total, oui. Bien plus performant qu'on ne veut nous le dire. Car la société russe ne veut pas de la honte d'une défaite. Système qui fait que la guerre peut durer un an de plus an moins. Notez qu’il est courageux de poser la question de la culpabilité quand personne ne soulève le problème parmi les Russes et quand les gouvernement occidentaux refusent de prendre des mesures contre les familles des profiteurs de guerre dès lors qu’elles disposent de passeports autres que russes… même quand ces papiers sont de complaisance : Maltais, Chypriotes, Monténégrins… pour ne rien dire d’une imposante quantité de Français, de Luxembourgeois et de Britanniques. Seuls quelques ultra-riches sont identifiés et agacés. Il devient chaque semaine plus probable que les déserteurs ukrainiens soient raflés en Europe et restitués à leur pays. Mais touchera-t-on les enfants d’oligarques russes ? Les inviterons-nous à regagner leur patrie ? Non. Trop de boulot, on n’est pas équipés…
