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Le moment Gorbatchev

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Voici une courte série de réflexions de V. Pastoukhov, écrites à l’occasion du premier anniversaire de la mort de Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, survenue le 30 août 2022 :

« Avec un peu de retard par rapport à la date (anniversaire de son décès NdT) je vais me permettre quelques thèses sur Gorbatchev. Je dédie ce texte à Dmitry Mouratov qui, à mon avis, est à l'heure actuelle le continuateur le plus achevé et le plus cohérent de la "ligne Gorbatchev". (Mouratov, prix Nobel de la paix, rédacteur en chef du journal d’opposition Novaïa Gazeta, vient d’être désigné comme “agent de l’étranger“ NdT)

  1. Gorbatchev fut un homme de son temps. Il est stupide et injuste de lui attribuer les fausses idées qu'il a partagées avec la plupart de ses contemporains et, plus encore, de l’en blâmer personnellement. Il nous intéresse précisément en ce qu'il s'est démarqué de cette majorité.

  2. Gorbatchev a existé comme possibilité historique, mais en aucun cas comme une nécessité historique. La perestroïka était l'un des scénarios alternatifs de l'histoire, dont la probabilité de réalisation était extrêmement faible. Le fait que ce scénario ait été extrait de l’arsenal de l'histoire et exposé dans son hall central tient exclusivement au mérite personnel de Gorbatchev. Sans lui, l'histoire se serait servie d’un autre scénario, bien plus accessible à nos esprits.

  3. Gorbatchev est historiquement binaire. Son rôle et sa mission ne peuvent être compris et appréciés à leur juste valeur qu'en conjonction avec Eltsine. Ils sont aussi inséparables que Yeshua et Pilate dans le livre de Boulgakov : "S'ils parlent de moi, ils parleront aussi de toi" (Le Maître et Marguerite NdT). Ils ne sont pas seulement des antipodes, mais des représentants des deux principales tendances de l'évolution de la société russe.

  4. Contrairement à la conviction générale, Gorbatchev est devenu un véritable révolutionnaire, tout en restant un conservateur jusqu'à la fin de ses jours, et Eltsine, bien qu'il soit devenu célèbre en tant que destructeur radical de l'ancien et bâtisseur du nouveau, a joué un rôle contre-révolutionnaire dans l'histoire de la Russie.

  5. La véritable révolution a eu lieu en Russie en 1989. Gorbatchev l'a chevauchée, mais ne l'a pas retenue, et elle l'a éjecté de sa selle. En 1991 et 1993, deux coups d'État politiques contre-révolutionnaires se sont succédé, qui ont abouti à l'instauration d'un régime politique mixte (hybride, dirait-on aujourd'hui) en Russie, combinant l'autoritarisme de l'État avec une économie libre et relativement libérale. Eltsine, contrairement à Gorbatchev, s’est non seulement hissé sur la crête de la vague contre-révolutionnaire, mais a également réussi à hériter de sa place.

  6. Gorbatchev et Eltsine ont incarné deux versions du nationalisme russe. Gorbatchev s'est orienté vers un "nouveau nationalisme", c'est-à-dire un nationalisme du Nouvel Âge, dont le tissu conjonctif est la "citoyenneté" et tout ce qui lui est historiquement associé (le concept des "droits de l'homme", le constitutionnalisme, l'État de droit). Eltsine a proposé un "nationalisme traditionnel", c'est-à-dire un nationalisme dont le tissu conjonctif reste la langue, la religion, les valeurs traditionnelles et le sang. Le nationalisme d'Eltsine était latent, enveloppé dans un beau programme de "modernisation". Sous son successeur, il s'est simplement révélé sous une forme ouverte.

  7. La ligne principale de confrontation politique et idéologique reste identique aujourd'hui - celle qui sépare Gorbatchev de Eltsine. Il s'agit de la confrontation entre le nouveau nationalisme et le nationalisme traditionnel. On peut détester Poutine et Eltsine autant qu'on veut, mais on se retrouve à naviguer avec eux dans le même bateau idéologique. La sortie de crise passera inévitablement par un retour à la ligne politique de Gorbatchev, purgée des fluctuations et des illusions de son époque. »

Traduit par Divide le 2 septembre 2023. Nous proposons ce texte parce qu’il nous semble bien aussi que ce qui se produit en 1989 en Russie relève d’une révolution, que l’on était en droit de croire cette année-là à un changement complet de paradigme qui eut peut-être affecté durablement aussi l’Europe occidentale ; que les soubresauts de l’année 1991 et le coup d’État de 1993 ont été des entreprises réactionnaires. Ce qui explique au demeurant le choix d’un certain éclairage des événements de 1991 et 1993 par les dirigeants occidentaux.