Que fait donc Zelenski à son mécène ? Apparemment, Ihor Kolomoïski se trouve dans un centre de détention provisoire des services secrets (le SBU) pour éviter la prison du commun des mortels. On veut lui faire payer une caution d’un demi milliard de Hryvnias. C’est 60 jours de prison ou bien une caution de 509 millions (12 millions 720 mille €). Voilà le tarif imposé par la justice ukrainienne à un très gros bonnet de la finance locale, maître de la grosse ville industrielle Dnipro, qu’il a mise en coupe réglée dès 2013, au point qu’on lui a même demandé d’être gouverneur de cette région. C'est lui qui va armer le fameux "bataillon Azov"... Le coup de tonnerre résonne d’autant plus fort que ce Kolomoïski est l’homme qui, à un moment donné, a peut-être le plus contribué à faire de Zelensky le président. Qui a constitué sa majorité présidentielle à la Rada puisqu’il a choisi une bonne part des députés du parti "Serviteur du peuple" dont il a payé les campagnes, et qu’il a obtenu en retour la gestion directe d'un certain nombre d'entreprises d'État.
L'affaire concerne les prélèvements massifs d'argent de la Privatbank par le biais de prêts à des sociétés affiliées à Kolomoïski, ainsi que la fraude à Ukrnafta (le transit du pétrole russe), dont 40 % des actions étaient détenues par des sociétés de Kolomoïski jusqu'à la fin de l'année dernière. Les services secrets ukrainiens ont arrêté l’oligarque avant la date de sa convocation par le bureau de lutte contre la corruption, la NABU https://nabu.gov.ua/en/
Les avocats de Kolomoïski ont déclaré d’emblée qu'ils ne verseraient pas de caution, mais feraient appel. L’oligarque disposerait de l'argent nécessaire pour payer mais il veut faire baisser la facture. "Il n'est pas dans ses habitudes de payer immédiatement autant qu’on lui demande", explique une source proche de lui. Certains pensent toutefois qu’il n’a pas l’argent sous la main car ses liquidités et celles de son associé Bogolioubov sont gelées par la décision des tribunaux britanniques. En outre, les amis et relations de Kolomoïski qui sont en mesure de payer sa caution (par exemple, Tiguipko) peuvent craindre l'impact de sanctions américaines à leur encontre et contre l'oligarque. Il y a donc un contentieux avec les Etats-Unis et même, dit-on, avec la famille Biden !
L'ouverture d'une procédure pénale à l'encontre de Kolomoïski s’explique par la volonté de devancer la NABU, qui enquête également sur les affaires de l'oligarque et dont les inspecteurs avaient convoqué Kolomoïski le 7 septembre. Ainsi, le président Zelenski, par l'intermédiaire du SBU qu'il contrôle, a décidé de devancer la NABU, soutenue par les structures occidentales, et de soustraire son mécène à leur enquête. Le coup d’éclat permet au président de lancer une grande campagne de relations publiques sur le thème de sa première campagne en 2019 : c'est lui qui mène la lutte contre la corruption. Ni la NABU, ni par conséquent les Américains ne pourront éclairer les liens anciens de Kolomoïski avec le président et son entourage. Il se peut que Zelensky s'acquitte ainsi de ses dettes envers Kolomoïski. Le prix à payer, bien sûr, sera élevé, mais la loi du milieu veut qu’il sauve l'homme auquel il est redevable.
Aux États-Unis, les structures de Kolomoïski sont depuis longtemps considérées comme l’épicentre de la corruption en Ukraine. Les alliés ukrainiens du lobby américain estiment que le SBU est corrompu de même que les ministère de la défense et font savoir, par la bouche du président de la Lituanie que cet état de fait limite la générosité des Occidentaux… Ce concert de critiques explique aussi le limogeage du ministre de la Défense, auquel le poste d’ambassadeur à Londres est promis.
L'arrestation de Kolomoïski aura un impact sur le paysage politique du pays. Pour le moment, la politique de sa chaîne de télévision 1+1 et de ses autres médias n’en semble pas affectée. On dit que les journalistes ont surtout profité de crédits de l’administration présidentielle depuis le début de la guerre et qu’ils ne seront pas sensibles à un éventuel ordre de salir Zelenski et son équipe. Selon l'entourage de Kolomoïski, la principale motivation des autorités pour le placer en garde à vue est de renforcer sa dépendance à l'égard de l’administration présidentielle et de gérer avec modération son affaire pénale.
Mardi 5 septembre, le parlement de Kiev a voté à une écrasante majorité le retrait du ministre de la Défense et son remplacement par un Tatar de Crimée nommé Roustem Oumerov. C’est un choix judicieux car l’homme a des relations étroites avec la Turquie, de l'expérience dans les processus de négociation et, surtout, on lui connaît un partenariat ambigu avec l’oligarque russe Abramovitch. Il a évidemment un réseau en Crimée occupée. On sait aussi que les clans ouzbeks influents le considèrent comme des leurs. Oumerov était en charge des questions d'approvisionnement et s’en est bien acquitté. Beaucoup pensent qu'Oumerov sera en mesure de ramener les belligérants à la table des négociations. Il est un peu tôt pour mesurer cet aspect de la nomination.
Notre source Pastoukhov trouve inquiétants les derniers développements en Ukraine : « Les événements d'aujourd'hui (le remplacement du ministre de la Défense) ont confirmé que la situation politique interne de l'Ukraine est en mouvement. Encore une fois, je ne suis pas un expert dans ce domaine, mais tout changement au cours d'une campagne militaire épuisante et prolongée doit être considéré avec prudence. Tout indique que la réélection de Zelensky en 2024 est considérée comme un scénario réaliste. Si tel est le cas, seules deux options sont possibles : soit la guerre sera interrompue pour cause d’épuisement, soit une loi empêchera la tenue d'élections pendant la guerre ». [...] L'arrestation de Kolomoïski, quelle qu'en soit l'explication (pressions américaines ou volonté de démontrer que Zelenski n'est sous la tutelle de personne et que la faveur précédemment accordée, comme on disait à Kiev, ne peut être considérée comme acquise), ne fait qu'accroître les soupçons d'absence d'unité au sein de l'équipe présidentielle. »
