Un petit pays du Caucase cesse d’exister : Artsakh, terre millénaire des Arméniens où ne s’établirent que de petites minorités turques et persanes associées depuis huit siècles environ aux suzerains azéris qui en firent une villégiature estivale. Un pays qui n’eut jamais de statut, sinon celui d’une sorte de fief chrétien gouverné par des Azéris musulmans qui lui donnent le nom de Karabagh, le jardin noir, où l’altitude offrait des étés moins étouffants que dans les plaines. Ce n’est pas le seul bout de terre à n’avoir jamais été une entité étatique reconnue. Le Caucase est plein de ces territoires improbables. Il est de toute éternité la montagne des langues et des cultes, dont se sont étonnés tous les voyageurs depuis la conquête arabe au 9e siècle.
En tant qu’enclave peuplée d'Arméniens l'Artsakh / Karabakh, a joué un rôle important dans la région et jusqu’au Moyen-Orient. Non pas parce qu'il était fort, puissant ou bien armé, mais tout simplement en raison de sa simple existence, de sa perpétuation insolite. Ce qui arrive maintenant est inimaginable en dépit des multiples massacres et épurations vécues par de nombreux peuples de la région. On a décimé et déporté, mais, mis à part dans l’empire ottoman, on n’avait pas encore effacé comme on vient de le faire, à peu près de la manière dont le Turc Erdogan a liquidé Afrin, petite région de peuplement kurde au nord-ouest de la Syrie. Un aussi mauvais exemple fera des émules. Ce qu’il reste de terres arméniennes au Caucase, en Géorgie par exemple, pourrait en faire les frais. Il suffirait d’imposer le retour des Turcs déportés par Staline.
La Russie s’est battue plus de deux siècles avec âpreté pour faire la conquête du Caucase et le conserver. Terre où elle ne fut jamais chez elle car sa civilisation n’est guère compatible avec les codes des Orientaux. La Russie est slave et finno-ougrienne, elle a été fortement influencée par les Scandinaves et les peuples germaniques ainsi que par les envahisseurs asiatiques. Elle n’a rien héritée du Caucase sinon des élites militaires, des migrants en nombre qui lui vendent des denrées alimentaires et depuis peu font des ouvriers du bâtiment. Beaucoup de nationalistes russes, notamment Alexandre Soljenitsyne, ont plaidé pour le retrait et désengagement : « laissez les Caucasiens, ils sont trop différents, ne dépensez pas nos ressources pour les domestiquer, l’échec est garanti ».
Les impérialistes n’ont jamais voulu écouter ces sages. Le projet d’arracher ces montagnes à l’Iran et la Turquie fut une erreur monumentale qui profita à la marge à quelques minorités opprimées (Ossètes et Arméniens, petits peuples du Daghestan) mais n’apporta que des malheurs au plus grand nombre, à commencer par les Tcherkesses puis les Tchétchènes. La domination russe s’est appuyée sur les divisions ancestrales qui fracturent la chrétienté aussi bien que l’islam. Personne n’aime son voisin au Caucase. Les sociétés cultivent les antagonismes et vivent barricadées : les pays sont mono-ethniques, excluant les mariages hors communauté. Dans les grandes villes, certains quartiers sont des ghettos pour Grecs, pour Arméniens mais aussi pour une infinité d’autres petites nations. En Géorgie et au Daghestan, pays où cohabitent des dizaines de petits peuples, chaque minorité tend à se protéger de toute assimilation à une nation plus large. Ce qui a paralysé les entreprises des popes orthodoxes et permis la préservation de trésors culturels en dépit du rouleau compresseur stalinien.
Si l’Iran et la Turquie bénéficiaient de régimes politiques ouverts et progressistes, on pourrait se réjouir du rétablissement de leurs influences respectives. Mais tel n’est pas le cas et le déséquilibre des forces entre les trois puissances n’est pas en faveur de l’Iran, même adossé à la Russie. Le régime théocratique est rejeté par les populations. Le système militaro-marchand de la Turquie est plus apprécié. Nul ne voit combien le nationalisme pan-turc nivelle et gomme les singularités.
Au bout du compte, seule la Turquie va profiter de la nouvelle configuration. Les autorités iraniennes, qui en sont bien conscientes, ne cessent de répéter qu'elles ne toléreront aucun changement de frontières dans la région. Téhéran reconnaît le Karabakh comme un territoire azerbaïdjanais et en même temps s'oppose au projet de corridor de Syounik (Zanguezour), qui effacerait le point de jonction irano-arménien. C’est pourquoi on a évoqué la possibilité d’un remplacement des troupes russes qui gardent cette frontière par un corps iranien. Rodomontades : Erevan n’en veut pas plus que Bakou. Erevan veut espérer que les Russes soient à terme remplacés par plus fiables : des Français ou des Américains. Perspective encore lointaine, mais qui doit être envisagée pour ne froisser aucun agresseur potentiel, ni aucun protecteur : on s’interdira donc d’acheter des drones iraniens. On leur préférera des canons indiens.
Téhéran ne voulait pas d’un Artsakh / Karabakh sans Arméniens. Parce qu’il s’agit d’une forteresse naturelle, une plateforme protégée par des montagnes, avec une excellente profondeur stratégique, un endroit où il est aisé de construire plusieurs aérodromes militaires, de déployer de l'infanterie et de l'artillerie, dont on peut lancer des drones israéliens et turcs… Jusqu'à récemment, la Turquie et l'Azerbaïdjan ne pouvaient pas pénétrer dans cette zone ni modifier son statut. Ce n’est plus le cas.
Artsakh disparu, le vide créé aura une vocation particulière pour Ankara. Pour le moment, il est entendu qu’aucun vétéran des guerres du Karabakh n'y obtiendra de terrain. De même que Shousha, la haute ville noble qui dominait la Stepanakert chrétienne – à présent proclamée "capitale culturelle de l'Azerbaïdjan" - est restée vide depuis trois ans. Officiellement, il s’agit d’empêcher les accidents liés aux champs de mines laissés par les "occupants arméniens“ ; en réalité, il n’est nullement question de laisser s’installer qui que ce soit. Les Azéris expulsés de leurs terres en 1992-1994 seront rétablis dans leurs droits de propriété mais ne seront pas autorisés à spolier les terres d’Arméniens en fuite que l’on va laisser un certain temps en déshérence. Sur lesquelles vont manoeuvrer des blindés : le Karabakh a un rôle important à jouer dans une future guerre avec Téhéran. On s’y prépare : la TV de Bakou évoque la réunification avec les frères opprimés d’Iran, turcophones de Tabriz, d’Ardébil et même de Zandjan. On plaint les pauvres frères de devoir supporter un afflux de réfugiés afghans et soutient leur lutte pour interdire à ces étrangers l’entrée des bazars. Voilà qui éloigne un peu le Caucase des normes discursives de l’Europe unie !
Que le corridor soit sauvé ou non par Moscou et Téhéran, jamais depuis cinq siècles les descendants des hordes moutons noirs et les moutons blancs n’ont été si proches du coeur de l’Iran.
Pour abréger nos pensées roboratives, nous offrons au lecteur une traduction :
« Ni Paris ni personne parmi les Occidentaux n'aura accès aux communications. Moscou n'y renoncera pas. Aliyev signera probablement un document reconnaissant l'intégrité territoriale de l'Arménie, mais il le fera à Moscou. Sous la pression, et très probablement après une nouvelle escalade à court terme entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Cela permettra au Kremlin de conserver son statut de médiateur et d'artisan de la paix dans la région ainsi que d'obtenir le contrôle total des nouvelles voies de transport, et peut-être même celui du corridor. Le conflit sera résolu de jure. De facto, la haine arméno-azerbaïdjanaise continuera de couver dans l'esprit des deux parties jusqu'à la prochaine bourrasque et nouvel incendie.
L'Occident restera hors jeu, la Russie conservera sa présence dans la région et ses moyens de pression. L'existence nominale de l'Arménie, Moscou ne demande pas plus que cela. L'essentiel étant d'avoir un endroit où poser le pied. L'Iran recevra des garanties ou sera autorisé à rejoindre le groupe de surveillance des communications ou du seul corridor, aux côtés de la Turquie et de Moscou. Ces derniers ont déjà l'expérience de la coopération dans de tels projets.
L'Arménie, si toutefois le gouvernement actuel reste au pouvoir, n'obtiendra au maximum qu'un droit de transit minime, qui sera déposé dans les poches d'oligarques, et cela lui créera de nombreux problèmes, car le sud du pays se transformera en un espace de transit partagé entre ennemis et adversaires. Il s'agit là d'un scénario favorable. S'il se réalise, sa durée sera de plusieurs années. De 1,5 à 3 ans, maximum 4 ans. Si pendant cette période, l'Arménie parvient à consolider la diaspora, avec toutes ses capacités, non seulement financières et de lobbying, mais aussi intellectuelles, nous aurons une chance de sortir du marécage. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, le gouvernement reste le même, ou bien est aussi veule que celui-ci, alors, en cas de nouvelle querelle intestine entre les puissants de ce monde, la Russie rejettera l'Arménie comme un atout faible.
Moscou a clairement fait savoir qu'elle ne tirerait pas Erevan vers le haut et ne nous renforcerait pas. L'impact de cette décision sur la Russie elle même ne devrait plus nous préoccuper, pas plus que de savoir si elle se créera des problèmes avec le monde turc à l'avenir. Moscou fait son propre choix, nous devons faire le nôtre. Et malheureusement, dans ce choix, il n'y a pas de place pour la recherche d’alliés. Nous sommes trop petits, trop faibles et trop éloignés de tous les centres de pouvoir pour qu'ils misent sur nous et nous considèrent sérieusement comme des alliés. Cela est vrai non seulement pour la Russie, mais pour tout le monde : les États-Unis, l'Occident global, la Chine, l'Inde et l'Iran. Dans notre situation, nous ne pouvons leur être d'aucune utilité. Et si une tuile lui tombe dessus, Téhéran résoudra ses problèmes sans se soucier de notre existence. Si, de ces trois points - petit, faible et distant – nous parvenons à ôter le qualificatif “faible“, alors nous commencerons à acquérir une individualité et une valeur réelle aux yeux des partenaires potentiels. Et ce sera de notre propre fait, pas de celui des alliés ou de qui que ce soit d'autre. » @entropy_mind (chaîne Telegram d’un opposant arménien)
Introduction et traduction par Divide
