L’indifférence de la société russe, le contentement à peine retenu des Géorgiens et des Ukrainiens, le total mutisme des Anglais, des Hongrois, des Allemands, etc. Le silence gêné des Iraniens, les contorsions incompréhensibles de Bruxelles. Tout ceci frappe dès l’abord lorsqu’on s’interroge sur les conditions qui ont permis le hold-up turc sur la région séparatiste du Haut-Karabagh et la purification ethnique qui en découle. 90 des 120 mille habitants ont fait leurs valises en huit jours. Encore trois jours et il n’y aura plus personne sinon quelques prêtres souhaitant garder des lieux consacrés.
Ainsi, on aurait raison, comme le fait notre presse “sérieuse“ de se contenter d’un verdict : cette issue dramatique était parfaitement inévitable. Une sentence qui n’a en réalité qu’une cause : le faible poids relatif du lobby arménien dans le monde, limité aux trois pays d’immigration massive que sont France, Russie, USA. Quand Le Monde pointe les responsabilités russes, il ne se trompe certes pas et les détails énumérés sont incontestables. Mais il s’étend sur cette affirmation pour mieux taire les manquements de la France et ceux des Etats-Unis qui n’ont jamais voulu se départir de l’inepte credo d’intangibilité des frontières. Fameuse règle adoptée en 1945 dans le cadre d’un rejet des règles de 1919 (du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) alors qu’il conviendrait de se demander en quoi cette règle doit primer quand on parle de frontières tracées de la main de Staline ! En admettant qu’il soit honnête de faire abstraction des crimes de ce dictateur, on eut été en droit de se pencher sur son découpage du Caucase, largement inspiré de haines ancestrales visant à la fois Arméniens et Musulmans ; haines qui se manifestèrent pleinement en 1944 avec la déportation de Turcs Meskh de Géorgie et celle des Tchétchènes vers l’Asie centrale.
Les négociateurs de l’armistice de 1994 qui se posèrent en puissances tutélaires dans un improbable « groupe de Minsk » n’ont jamais rien proposé de viable, pas même le moindre geste qui eut contrarié les ambitions iraniennes avant même que Téhéran n’ait repris ses marques dans la région. Dans les années 1990, avant que l’Iran ne livre du gaz et ne sauve les Arméniens de la congélation pure et simple à domicile, il eut été facile d’offrir à Bakou (vaincue et isolée) une sorte de donnant-donnant en échangeant le Karabagh pauvre et enclavé contre la réouverture de la voie ferrée qui longe le fleuve Araxe en traversant un territoire désert limitrophe de l’Iran. Voie qui réunit les deux parties de l’Azerbaïdjan et conduira désormais très bientôt en Turquie.
Il est évident que la Russie s’opposait à cette solution supposant qu’elle quitte cette position stratégique et laisse l’Arménie poursuivre sa route en toute autonomie. Mais la Russie n’avait pas en 1995-1998 la force de s’opposer à une solution viable tout comme elle ne l’a plus à présent pour s’opposer aux entreprises turques. Ce sont les Américains – alors superpuissance unique- qui n’ont pas jugé intéressant de mettre des moyens financiers dans cette balance. C’est la France, victime de sa tradition de diplomatie en dentelles et de son alignement sur les préconisations américaines, qui n’a pas su donner de la voix, proposer qu’on tranche enfin… En 1999, Poutine aux manettes, il était déjà trop tard, le système des machinations russes était pleinement restauré, en mesure de jouer indéfiniment la division entre toutes les petites nations, les ethnies et les entités étatiques du Caucase. De 2000 à 2020, c’est bien Moscou qui tire toutes les ficelles tandis que Paris et Washington assistent sans bouger, déplorent vivement et versent des larmes de crocodiles.
Et depuis 2020 ? eh bien, on a d’abord le problème interne de l’Arménie : une tentative avortée de se soustraire à l’autorité russe par le biais d’une prise de pouvoir par les modernes en 2018. La rue veut la paix et la fin de la corruption, elle pousse le journaliste Pashinian, l’armée refuse de réprimer les manifestants. Cette tentative, à laquelle Poutine va évidemment s’opposer, ne reçoit pas un franc soutien des Occidentaux. On salue, on se déclare ravis, mais on n’agit pas. Pashinian coupe la poire en deux et pactise avec Poutine pour sauver la présence militaire russe. Non qu’il la souhaite, mais il sait qu’il n’a aucune marge de manœuvre : chasser les Russes revient à devenir une proie des Turcs ; en passant par la case guerre civile car les vétérans des guerres et les autorités du Karabagh sont plutôt proches d’une droite dure alliée au Kremlin. Tout comme elles sont proches d’élus de droite en France. Pashinian va aussi à Téhéran car l’Arménie ne peut pas survivre sans le corridor routier qui permet à ce pays sanctionné d’importer quelques produits libellés en devises.
Et côté russe comment voit-on les choses ? C’est là que tout change vers 2015 : la société a changé en profondeur, elle n’est pas sensible au problème arménien, seules les droites dures et certaines fractions des forces de sécurité sont favorables au Karabagh. Les oligarques sont divisés en fonction de leurs intérêts pécuniaires. Pire, les gauches et les libéraux de l’opposition se refusent à tenir un discours anti-turc, car il serait tenu pour anti-migrant et anti-islam, ce qui est devenu irrecevable dans le contexte international. On s’alignera sur les Géorgiens et sur les Britanniques : pas de soutien inconditionnel au vieux peuple chrétien ! Les Arméniens ont un problème ? C’est qu’ils appartiennent à un ancien monde révolu ! Témoigne de cette pensée un texte paru sur la chaîne anonyme Botya (Telegram) qui est animée par un moscovite socialiste. Nous traduisons in extenso :
« En relation avec la résolution (apparemment) définitive de la question du Karabakh.
Je dirai tout de suite que mon idée peut ne pas être proche de certains membres de mon auditoire, en particulier ceux qui sont nés et ont grandi dans des provinces éloignées. Mais j'ai toujours été incapable de comprendre la passion avec laquelle les petites nations défendent de petites portions de territoire qu'elles considèrent comme les leurs.
Le Karabakh est l'une d'entre elles. Si vous lisez l'histoire, vous vous lasserez vite : il est absolument impossible de comprendre qui doit quoi à qui. Ce qui d’ailleurs ne me semble pas avoir beaucoup d’importance au XXIe siècle.
La plupart des Arméniens ne vivent pas au Karabakh, mais dans la grande conurbation du sud de la Russie : Rostov-Krasnodar-Sotchi. Les Azerbaïdjanais sont très nombreux (près d’un demi-million, selon les estimations) à Moscou et dans la région, ainsi que dans les régions pétrolifères de Sibérie occidentale. Les peuples arménien et azerbaïdjanais ont à leur portée toutes les énormes ressources de la grande Russie, ils y bâtissent des empires commerciaux entiers, créent des dynasties, prennent le contrôle de branches industrielles entières.
Dans le même temps, les membres de leurs tribus s'entretuent couramment pour ces petits lopins de terre. L'effondrement de l'URSS a symboliquement commencé par le massacre de Soumgayit : des événements qui s'inscrivent dans une même série très étrange. Pourquoi les citoyens de l'URSS avaient-ils besoin de se massacrer entre eux alors qu'ils avaient à leur disposition le plus grand pays du monde ? Je ne suis pas sûr de pouvoir le comprendre un jour.
Nous, Russes, avons la vie plus facile. J'ai grandi dans un village près de Koursk, j'ai été recruté pour construire une centrale hydroélectrique en Sibérie et j'y suis resté. Une maison, une femme, des enfants. Et les petits-enfants ont quitté la Sibérie pour Moscou. Ou pour Krasnodar. Ou bien Paris. Ils sont partis et repartis, ils vont se rendre visite.
Je ne peux imaginer dans le pire de mes cauchemars que tel colon enraciné en Sibérie éprouve dans sa vieillesse un sentiment national, qu'il veuille retourner sur la terre de ses ancêtres, et que, s'il y voit d'autres personnes installées après lui, il se mette à les découper en morceaux. Du délire de fou (pour nous, pour les Russes).
En général, le nationalisme est une chose très dangereuse et effrayante. Il fut un temps, au moment de la formation des États bourgeois d'Europe, où il faisait partie du mouvement progressiste. Aujourd'hui, nous parlons de plus en plus souvent de nationalisme pour désigner le tribalisme, la xénophobie et l'agression animale. Tout cela doit cesser complètement. Mais comment ? telle est la question... » Fin de citation
Saisissant non ? Il y a là de la mauvaise foi et de l’indifférence aux réalités historiques. Autrefois plus proches des Arméniens que des Azéris, les milieux artistiques détournent aussi le regard. Nous proposerons ces jours-ci d’autres regards russes sur les nouvelles réalités caucasiennes. Les voix sont discordantes, elles ne convergent que sur le constat d’incapacité et d’incohérence. Parfois, elles énumèrent ce qui peut être reproché aux Arméniens, coresponsables de leur catastrophe.
