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Israël et la Perse, quelques précisions

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« Je pense que 90 % du budget militaire du Hamas vient d’Iran. [Ce pays] le finance, il l’organise, il le guide », a accusé Benyamin Nétanyahou samedi soir en réponse à un journaliste qui l’interrogeait sur le rôle éventuel joué par Téhéran dans l’attaque menée par le mouvement islamiste palestinien le 7 octobre. Le dirigeant israélien a toutefois reconnu « ne pas pouvoir dire » que l’Iran « avait participé à cette action spécifique à ce moment spécifique ». Dans le discours de Nétanyahou, il y a un démon unique, on l’entend le répéter depuis trois décennies : Israël n’a pas d’ennemi plus retors, vicieux, coriace, inquiétant, implacable… Pourtant, jusqu’ici aucun soldat iranien n’a jamais été pris en flagrant délit d’agression. L’Iran fait agir des proxy. Arabes, tous sans exception, car ses proxy afghans ou autres sont déployés contre d’autres puissances, pas contre Israël. Certes, la forte présence d’Iraniens en Syrie et au Liban est liée au programme agressif de Téhéran, dont l’objectif premier est de « libérer Al Qods » (Jérusalem). Mais l’Iran n’est pas isolé dans son soutien au Hamas comme il l’est dans le portage du Hezbollah libanais ou des Houthis du Yémen. Dire que « 90 % du budget militaire du Hamas vient d’Iran » paraît donc outré alors que le Hamas perçoit aussi et surtout des subsides d’autres puissances musulmanes et bénéficie, on l’a vu ces jours-ci, de la vive estime du chef suprême de la Turquie. Mais admettons que les autres sponsors ne soient motivés que par la générosité et l’humanisme ! L’Iran serait ainsi le seul pays haineux, le plus antisémite de tous sur la planète ? Cette affirmation passe très bien dans le plus large public mais elle mérite examen et surtout un certain recul historique.

Posons tout d’abord un fait incontestable : il n’y eut nulle part dans le monde arabo-musulman une communauté juive aussi nombreuse, sur la durée et jusqu’à tout récemment. Historiquement, on dénombre plus de Juifs en Iran que dans l’empire ottoman ou l’Andalousie musulmane. Au fil du siècle écoulé, ils y ont été plus nombreux qu’en Turquie moderne, qu’en Iraq et Tunisie, et même qu’au Yémen. Cette exception tient à l’histoire très ancienne et s’explique par un vieux mythe qui repose sur des faits réels : la fable biblique d’Esther et de la libération de Babylone. Il faut remonter aux récits des prophètes de l’Ancien Testament pour comprendre pourquoi des Juifs se sont installés en Perse et jusqu’aux confins de la Chine dès 722 et surtout en 538 avant notre ère, bien avant les avatars de la conquête de la Palestine par les Romains et la fameuse dispersion qui fait suite à la guerre de Titus. Les Perses sont le premier peuple ami des Juifs et longtemps le seul à les protéger contre les autres Orientaux, tentés de les exterminer, toujours prêts à les réduire en esclavage. C’est la Bible qui le dit : captivités d’Egypte et de Babylone, aucune alliance possible avec les Hittites, de très rares arrangements avec les Yéménites et Ethiopiens, jamais concrétisés par des victoires communes. Un seul « grand Roi » va les libérer et inviter sur sa terre, Cyrus, qui ne fait pas que les autoriser à rentrer en Palestine, reconstruire le Temple, mais invite une communauté nombreuse dans ses capitales de Suse et Ecbatane.

Durant toutes les dynasties antiques précédant l’islamisation de la Perse, les juifs prospèrent en grand nombre dans la plupart des cités. Certains s’aventurent vers le Caucase et les régions au nord de la mer Caspienne. Prosélytes, ils fondent l’empire des Khazars et s’expriment, apparemment, dans une langue persane mêlée d’hébreu dont il subsiste de rares locuteurs dans les montagnes du Daghestan russe. Plutôt excellentes avant l’islam (les zoroastriens ne les persécutent pas mais s’acharnenet contre les chrétiens), les relations des communautés deviennent par la suite complexes avec les différents États et régimes installés en Iran. Certaines dynasties imposent des conversions massives. Des projections récentes évaluent la communauté iranophone à 4 millions et sa réduction de moitié par la conversion forcée entre treize et dix-septième siècles. Au moment de l’invasion arabe, il est quasi certain qu'un million de Juifs au moins étaient installés dans la Perse au sens large, qui comprend l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la moitié nord-ouest de l’Afghanistan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan actuels… C’est presque le dixième de la population totale de ces régions. Trois siècles plus tard, la population globale a doublé. Ici, les sources se contredisent : certains disent que les Juifs sont par conséquent 2 millions en Perse, qu’ils seront jusqu’à 4 millions à l’apogée de l’empire, les autres disent que leur nombre n’atteindra jamais plus du million et demi parce que les conversions ont commencé. Elles ne sont bien entendu pas plus volontaires que celles des Marranes du Portugal... Les rabbins qui consignent l'histoire des communautés raconteront aux diplomates européens qu'en dehors de quelques accrocs sur des durées faibles, la cohabitation avec l’islam n’a pas posé de problème. Le confort était meilleur sous la domination sunnite en raison du mépris des chiites pour un certain rationalisme livresque. Ainsi, on pourrait arguer que les Juifs citadins ont été favorisés sous les souverains sunnites et plus inquiétés par certains chiites, qui marquaient au contraire une certaine préférence pour les chrétiens, notamment pour les Arméniens.

Mais on ne saurait résumer en quelques lignes quinze siècles d’histoire et nous allons nous contenter de partir de la période clef de l’occupation russe du quart nord-ouest de l’Iran un peu avant la première guerre mondiale. On assiste alors à des mouvements erratiques suscités par les puissances coloniales, les résistances nationalistes et islamistes aux appétits impérialistes, les tentatives de modernisation et démocratisation. La Russie impériale va stimuler un antisémitisme virulent dans la zone qu’elle occupe tandis que l’Allemagne et l’Angleterre agitent des séparatismes et des mouvements islamistes centrifuges. L’empire des tsars stimule l’antisémitisme parce qu’il craint le modernisme. Il abolira le parlementarisme et déchaînera des pogroms en pays turcophone dans les années 1905-1912. En zone de protectorat britannique, un pogrom meurtrier est déclenché à Chiraz en 1910. Quasiment inédits dans l’histoire de la région, ces actes restent isolés et nettement reliés à la réaction conservatrice qui tente d’abolir la Constitution adoptée au fil de la révolution de 1906-1907. Celle-ci n'énonce pas explicitement les droits des différentes religions, si ce n'est que l'islam chiite duodécimain et djafarite est la religion d'État. Mais elle stipule que tous les citoyens iraniens sont égaux devant la loi et abolit ainsi les régimes fiscaux discriminatoires. La dictature de Reza Shah confirme cette égalité des citoyens et interdit tous les appels à la conversion massive des juifs, jusque là récurrents mais peu suivis d’effets depuis les vagues de terreur religieuse du 16e siècle. Sous son règne, l'hébreu moderne est enseigné dans les écoles juives. Rien ne s’oppose plus à l’exercice de fonctions publiques par les Juifs. Cependant, la forte implication de communautés européennes et américaines dans ces enseignements, la propagande du sionisme et l’appel à émigrer inquiètent le shah, par ailleurs engagé dans une alliance tacite avec l’Allemagne pour s’opposer à la suzeraineté britannique. Sous l’influence des théoriciens nazis, Reza fait finalement fermer les écoles juives. Au milieu des années 1930, l'antisémitisme se déploie à tel point que les communautés inquiètes recherchent la protection des puissances étrangères. De nombreux Juifs iraniens rejoignent le Tudeh (Parti communiste iranien). Au début des années 1940, environ 50 % des communistes étaient juifs. Le coup d’État des alliés en 1941 ouvre une nouvelle période de libertés.

En 1948, environ 150 000 Juifs vivaient en Iran. La création de l'État d'Israël et le coup d'État de 1953 amènent le départ de la moitié d’entre eux, notamment les pauvres des ghettos populeux de l’ouest du pays (Chiraz, Hamedan et Qasr-e Shirin par exemple). Les juifs aisés et non-politisés ont préféré rester en Iran. Au cours de la seconde partie du règne de Mohammad-Reza Pahlavi, les Juifs iraniens prospèrent et bénéficient largement de l’alliance sécuritaire de l’Iran avec Israël (contre l’Irak et l’URSS). Les relations bilatérales sont excellentes, les polices coopèrent. En 1979, 2 des 18 membres de l'Académie royale des sciences, 80 des 40 000 professeurs d'université, 600 des 10 000 médecins étaient juifs. En 1968, la communauté juive d'Iran – évaluée à 70 mille individus- était considérée comme la plus riche des communautés d'Afrique et du Moyen-Orient. Après la révolution islamique, son nombre est tombé à 25 000-30 000 à la fin des années 1980, pour remonter à environ 35 000 au milieu des années 1990. La vague de départs est liée à l’antisionisme proclamé du nouveau régime et à l’anéantissement des partis de gauche.

Le régime islamique restaure une sorte de droit coutumier médiéval qui fait de toutes les minorités des citoyens de seconde zone, libres de pratiquer leur religion mais sans aucun droit à s'engager en politique. Toutefois, les Juifs sont représentés au Majles (parlement) par un élu désigné, tout comme le sont quatre autres minorités religieuses. Cet avantage est lié à l’initiative d’une délégation de Juifs pieux qui fait allégeance à Khomeini en 1979. Ces rabbins et marchands soulignent que le judaïsme et le sionisme ne sont pas la même chose. Flatté, le maître énonce : "Nous reconnaissons nos Juifs comme distincts des sionistes". Cette phrase est souvent reprise aux frontons des synagogues et des magasins dont les propriétaires sont juifs ; elle protège. En République islamique, les Juifs ont leurs propres temples, hôpitaux et écoles. L'État subventionne les maternités juives au même titre que les autres ; depuis 2012, la compensation financière versée aux familles des victimes de crimes est la même que pour les musulmans - avant cette date, elle était deux fois moins élevée. Selon le recensement de 2016, ils seraient encore près de 10 000, officieusement environ 8,500 seulement car une majorité de jeunes choisissent d’émigrer sans le déclarer, une hémorragie constante !

L'antisionisme étant l’un des piliers du régime, la rhétorique publique est essentiellement antisioniste et parfois antisémite quand il importe de nier la Shoah. Mais cette négation et agressivité connaît des pauses et n’affecte jamais la publication de traductions d’auteurs juifs, américains ou européens mais aussi citoyens israéliens. Le négationnisme fait parfois débat et a pu revêtir une sorte de caractère ludique et provocateur, surtout sous la présidence du conservateur Ahmadinejad (2005-2013) dont les affirmations ont été souvent contradictoires alors qu’il réservait un accueil triomphal à certains révisionnistes européens antisémites. Plusieurs autres dirigeants iraniens ont pris position contre cette dérive. Adoptant une position centriste, le guide suprême Ali Khamenei a déclaré : "Nous pensons, conformément à nos principes islamiques, que ni le fait de jeter les Juifs à la mer ni celui de brûler les terres palestiniennes ne constituent une solution logique et significative. Notre position est que les Palestiniens doivent retrouver leurs droits. La Palestine appartient aux Palestiniens et le sort de la Palestine doit être déterminé par les Palestiniens."

Ainsi, le fameux mot d’ordre « mort à Israël » serait-il une figure de style ? Nous y reviendrons très prochainement ainsi que sur la coopération à l’époque du shah, ferment de la haine mutuelle exprimée par la suite.

Parmi nos sources : https://brill.com/view/journals/wdi/52/3-4/article-p370_6.xml