La vision qu’ont les commentateurs de la vie politique iranienne est ordinairement tributaire d’un discours énoncé par des puissances qui ont intérêt à nous faire peur de ce pays. Ce sont donc des experts très partiaux qui nous expliquent l’Iran et font valoir aux journalistes des arguments biaisés qui accréditent l’idée d’un expansionnisme dangereux et dressent un parallèle entre le régime islamique et l’hitlérisme. Or, s’il n’est pas difficile de distinguer des traits communs entre ces système politiques, il faut se garder de trop les assimiler car ils n’ont pas du tout les mêmes objectifs. L’ultra nationalisme existe en Iran mais il n’est pas le moteur principal, contrairement à ce qu’on observe en Inde et Turquie. Dans ces deux pays, des partis politiques représentés ont pour programme la révision des frontières. Il n’existe aucun parti de ce genre en Iran même si les écoliers sont entretenus dès le plus jeune âge dans l’idée que l’Iran fut jadis plus vaste qu’il ne l’est à présent...
Et si la haine d’Israël n’était qu’une posture et, pour certains, l’expression d’une rancoeur plus qu’une vraie conviction ? Comment se fait-il que le slogan national « mort à Israël » sans cesse rabâché à chaque cérémonie publique n’ait pas débouché sur une mobilisation en masse, véritable opération suicide de milliers fanatiques déterminés à tuer le plus grand nombre de Juifs ? Non, les Iraniens ne sont pas assez concernés par les problèmes de territoire qu’a posé le retour des Israélites dans leur patrie historique. L’Iran a certes trempé dans des opérations de sabotage et des assassinats de ressortissants israéliens, mais il s’agissait de missions plus marginales que centrales, confiées à des barbouzes professionnels. Une activité que précède ou à laquelle répond l’organisation d’assassinats de scientifiques iraniens dans leur propre pays par l’intermédiaire de militants proxy. Echange de mauvais procédés. La levée en masse ne fut jamais au programme, on n’a pas jeté d’enfants soldats sous la mitraille comme Khomeini a pu l’ordonner au milieu des années 1980.
Israël lutte contre l’accession de l’Iran à l’arme atomique et fait de cette lutte une priorité pour l’ensemble du “monde civilisé“ comme si le régime iranien était plus islamiste que celui du Pakistan son voisin. Israël se dit certain que l’Iran parviendra un jour à ses fins et qu’alors sa survie sera menacée. Mais que sait Tel Aviv de ce que manigance Téhéran ? Et pourquoi exprimer une telle peur devant ce seul pays alors que la Turquie voisine est plus puissante, l’Arabie bien plus riche et ces deux pays candidats à la possession de l’arme absolue ? De toute évidence, Israël a une connaissance très fine de son ennemi. Un savoir qui aurait pu servir à lui nuire bien plus en diverses occasions, notamment à l’occasion des révoltes et émeutes de 2009 et 2018, de 2019 et plus encore celles du long automne 2022 au cours duquel l’inaction d’Israël a été flagrante, aucun de ses proxy habituels n’étant d’ailleurs poussé à faire un pas décisif. Téhéran est l’ennemi numéro 1 mais il n’urge nullement de le réduire, on espère qu’une grande coalition finisse par être montée avec Riyadh, Amman, Abu Dhabi, Washington… Bakou surtout ! Comme ces alliés potentiels traînent les pieds, on se garde d’attaquer.
Israël connaît bien l’Iran, il peut en décrypter les codes. Pas seulement parce que bon nombre de ses citoyens parlent couramment le persan mais aussi parce qu’il s’est beaucoup investi dans la mise en service des outils de contrôle de la population iranienne. Sous le règne du dernier shah, Israël a consolidé la puissance perse pour éviter que le pays ne soit dépecé par des voisins soutenant le séparatisme dans diverses régions. L’Iran d’aujourd’hui est ce qui reste d’un très vaste empire que les impérialismes russe et britannique ont divisé, que les Ottomans ont attaqué à diverses reprises. Au cours du 19eme siècle, il a perdu Bahreïn, le sud de l’Irak, le Caucase, l’Afghanistan et la moitié méridionale de l’Asie centrale. Au 20eme, il a été menacé de perdre le quart occidental de son territoire que Staline entendait réunifier avec l’URSS, dessinant un grand Azerbaïdjan, une Arménie un peu augmentée et un Kurdistan indépendant et satellite. Des régimes communistes ont été installés à Tabriz et Mahabad. L’enseignement officiel de l’histoire distingue toujours un « Grand Iran » (Iran’e bozorg) des contours actuels du pays qualifié de “vatan“, la patrie restreinte. Le Grand Iran réunit tous les peuples dont la langue est parente et qui ont à un moment ou l’autre fait usage du persan moderne pour communiquer et administrer ; il s’étend de la moitié orientale de la Turquie au Cachemire indien. Longtemps bien intégrés dans ce territoire, les Juifs mesurent cette nostalgie impériale et sont familiers de l’arrogance légendaire des Persans. Un peuple qui a été perdu par la morgue de ses rois (« fier comme Artaban » dit le Talmud). Israël a donc très tôt considéré que l’Iran ne pourrait que vouloir se doter un jour de l’arme nucléaire. Les dirigeants israéliens en ont certainement acquis la certitude dès le milieu des années 1970 quand leur coopération était pleine et entière avec les polices du shah. Agissant en tant qu’auxiliaire des Etats-Unis pour garantir le cordon de containement de l’expansion soviétique, Israël travaille pour son propre compte aussi : il s’agit de tenir Saddam Hussein en lisière. Dans ce but, le Mossad tisse des liens avec la résistance kurde. Il apprend aussi aux Iraniens à mieux verrouiller leurs frontières, à infiltrer les milieux politisés, les groupes gauchistes et communistes, les islamistes qui souhaitent renverser le shah.
L’Iran du shah a reconnu l’État d’Israël dès 1953, très peu après la Turquie. C’est le second pays musulman à le faire ; or, il n’est pas membre de l’OTAN et théoriquement non contraint par les Américains. En 1957, le régime impérial organise une police secrète appelée SAVAK et accueille pour ce service des instructeurs du Mossad. Israël importe alors son pétrole d’Iran car nul autre producteur de la région ne veut lui en vendre. Dans le même mouvement, l’Iran accueille un grand nombre de spécialistes israéliens travaillant dans les domaines de l’irrigation, de la planification routière et même du bâtiment. À la veille de la révolution islamique, il est question d’ouvrir à Téhéran une école israélienne pour les nombreux enfants de coopérants (une école anglaise et un lycée français existent, sans compter les écoles primaires des ambassades d’autres pays). L’Iran a plusieurs ennemis dans le monde arabe, en général soutenus par les Soviétiques. Mais c’est surtout le panarabisme et le non-alignement de Gamal Abdel Nasser qui inquiètent le shah dans la mesure où ces politiques ressemblent à celles de Mossadegh, premier ministre issu d’une majorité non-monarchiste dont Pahlavi a été débarrassé par la CIA. Le Caire accueille les opposants iraniens du “Mouvement de libération“ et du “Parti national“. L’aide d’Israël est donc bienvenue. L'arrivée au pouvoir d'Anouar el-Sadate a changé la donne : le nouveau président et le shah ont noué des relations beaucoup plus étroites. Pour consolider cette relation, le shah s’écarte de Tel Aviv et adopte publiquement une position plus prudente sur la question palestinienne. On se souviendra que la famille du Shah a trouvé refuge en Égypte après la révolution et que Sadate a ordonné des funérailles nationales pour le monarque iranien.
Aux yeux de certains milieux d’opposants nationalistes et monarchistes, le déclenchement de la révolution islamique n’est pas fortuit, il tient au relâchement de la coopération avec Israël, lui-même imputable à la volonté du shah de restaurer le leadership iranien sur le “croissant chiite“. Il s’agit pour le monarque de ne pas laisser le monopole des solidarités religieuses à son ennemi Khomeini, alors exilé en Irak. Ce projet exige un contrôle sur le chiisme libanais. Dès 1959, le chef de cette minorité libanaise est un Arabe né en Iran, Moussa al-Sadr, dûment contrôlé par la SAVAK. C’est l’un des fondateurs du mouvement Amal qui par la suite s'est opposé à l'invasion israélienne, a participé à la guerre civile libanaise et aidé les Palestiniens. Le Hezbollah est une scission de mouvement. Sadr est un dignitaire puissant, en mesure d’émettre des fatwa. Il mène surtout des activités caritatives et éducatives et travaille au dialogue entre les communautés chiites disparates de la région. On lui doit la décision reconnaissant effectivement les alaouites syriens comme chiites et l’alliance avec la famille al-Assad...
Tant que les archives de la coopération iranienne ne sont pas déclassifiées en Israël, il demeure difficile d’en analyser les méandres et visualiser les moments de rupture. Les Iraniens ne disent rien non plus de ces choses parce qu’ils ne veulent pas admettre qu’ils doivent certaines de leurs méthodes à une transmission de savoir-faire qui leur a toujours fait honte. Les mosquées ont toujours plaidé la cause palestinienne et conspué Israël ; un grand nombre d’intellectuels et surtout la plupart des journalistes leur ont emboîté le pas, conduisant le shah à dissimuler son choix de partenaires. Près de vingt années s’écoulent entre la reconnaissance formelle d’Israël et l’ouverture d’une ambassade à Téhéran. Nul ne sait à ce jour comment les dirigeants israéliens ont analysé les choix du régime impérial, les préconisations qui en ont découlé, ni s’ils avaient des relais dans l’administration en dehors des personnalités dont on apprit au milieu des années 1980 qu’elles avaient trahi le shah sur ordre de mentors anglo-saxons. L’histoire du régime pahlavi est encore lacunaire. La république islamique ne s’empresse pas d’éclairer les zones d’ombre, préférant faire de Mohammad Reza Pahlavi un simple valet de Washington. Israël mesure assurément les limites de cette analyse, reprise par la grossière propagande des gauches radicales dans les années 1970. To be continued
