L’actuelle guerre de Palestine pose une question inconvenante : celle de la culpabilité collective des peuples. Le principe premier de l’humanisme bien compris est qu’il n’existe de responsabilité qu’individuelle et que celle-ci peut être exceptionnellement étendue à des organisations, des corps d’armées, partis politiques, sectes religieuses. Mais qu’elle ne peut l’être à des nations entières. Or, le discours du Hamas auquel fait écho Israël est : « tout Arabe est criminel » vs « tout Israélien est criminel » ; en foi de quoi tout Arabe mérite châtiment et tout Juif de même ! Ce principe scélérat gouverne la conduite des guerres de Palestine depuis 1948.
Israël ajoute depuis dix jours une touche exotique : « l’Iran est coupable avec le Hamas sinon plus que lui », il l’est en tant qu’Etat . Avec lui une vaste collectivité de musulmans chiites affiliés à son modèle religieux sont virtuellement des agresseurs. Sont donc co-coupables les Chiites afghans, libanais et irakiens, sinon yéménites. Israël conduit sa guerre réputée légitime contre cet ensemble de populations ? Non, cette guerre n’affecte pour le moment aucun de ces coresponsables des malheurs de l’État hébreu. Pourquoi ? Il serait à tout le moins judicieux de châtier ceux qui sont désignés comme concepteurs, organisateurs, voir commanditaires à longueur d’articles de presse américaine : le corps militaire iranien nommé « Gardiens de la révolution ». Or, ce n’est pas ce qui arrive, on ne voit pas de bombardements préventifs ou chirurgicaux de casernes abritant ces monstres sanguinaires. On n’entend pas même rapporter des attaques de supplétifs du sunnisme modéré en mots, mais radical en actes (Talibans au service du Qatar par ex.) ; ni de simples duels d’artillerie de supplétifs de l’expansionnisme turc (Azeris se disant impatients de libérer Tabriz du joug perse). Non, Israël a suffisamment à faire avec les preneurs de 200 otages. Et ne demande à personne de l’aider à décapiter la tête du groupe criminel (si tant est qu’elle se trouve ailleurs qu’à Gaza même!) Il semblerait que suffise à M. Blinken les serments formels de Khamenei en vertu desquels l’Iran ne serait aucunement mêlé à cette horreur.
Oui, Blinken a même dit qu’il ne voyait aucune preuve formelle d’une participation iranienne. Il a raison, car il n’y en a pas (de preuve) même si l’implication est ancienne en termes de formation, de livraisons d’armes, etc. Ce que tout le monde sait de même qu’on a vu la même chose au Yémen. Cependant, il est peu probable que le Hamas ait été aussi bien équipé que les Houthis ; et si c’est le cas, nous parions qu’on ne mettra pas la main à Gaza sur des conseillers iraniens occupés à régler des canons et préparer des tirs. Au pire, on croisera des Irakiens, des Libanais. Si Téhéran a bel et bien tout préparé en amont, alors il a veillé à ne pas laisser de traces.
Maintenant, permettez-nous de ne pas nous borner à envisager l’affaire sous le seul angle de la géopolitique et de ne pas nous occuper des intérêts de Xi, Poutine et autres. Offrons-nous plutôt une vue sur Gaza du balcon surplombant de Téhéran, du moucharabieh de la population qui n’est pas la terrasse ouverte du pouvoir qui la martyrise sans fin. Et de là, croyez-le, un autre monde se dessine !
En réalité, une majorité d’Iraniens sont déçus par la déclaration de Blinken ; parce qu’elle signifie que rien ne va être entrepris. « Pourvu que l’on parvienne à prouver la culpabilité des mollahs ! » s’exclame une majorité de citoyens d’un pays broyé... pourvu que ce prétexte suffise à monter une expédition punitive, à raser des bases d’entrainement de terroristes, à écrouler les murs des innombrables prisons ! Pourvu qu’Israël se décide enfin à armer les groupuscules qui défendent les droits des minorités ethniques opprimées ! Des Kurdes et Baloutchi qui vivent sous occupation militaire, des Azéris laïcs et/ou pan-turcs, des Bakhtiars et Lores montagnards, des Arabes du Khouzestan ! « Oh, non, ne tardez plus, venez de suite ! » Et ce cri est susurré à Téhéran et Ispahan mêmes, comme à Chiraz et Bandar Abbas, par des milliers de jeunes qui veulent vivre sous une loi laïque, par des milliers d’intellectuels, de petits profs, d’employés harassés…
Hélas, Israël a d’autres chats à fouetter et conduit sa guerre pour un motif commun à tant d’autres puissances : dans le but de conforter le pouvoir d’un groupe de dirigeants en faisant de l’anxiété générale un outil de pouvoir. Il n’est pas question de libérer d’autres peuples, pas même de provoquer la chute d’un régime ennemi. Juste de terrifier des masses d'Arabes qu'on voudrait voir fuir et s'installer le plus loin possible.
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