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Israël, les alliés et la révolution iranienne

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Nous ne savons pas ce qu’Israël sait des circonstances de la venue au pouvoir de Khomeini ; mais nous avons tout lieu de croire que son gouvernement sait mieux que tout autre par quel mystérieux enchaînement de faits, par quelle chaîne de trahisons et retournements, le régime du shah, consolidé depuis 1953 par les services spéciaux américains et défendu par une armée modèle, s’est subitement effondré. Les conspirations n’y jouent pas le rôle essentiel qui incomba au bazar, aux mosquées et à la jeunesse étudiante politisée, mais elles n’en sont pas non plus absentes.

Israël ne pouvait ignorer à quel point la société iranienne était anti-sioniste et par conséquent se devait de tout faire pour maintenir le monarque, véritable digue contre un déferlement public de haine… Des précautions avaient été prises contre tout éventuel retour des pogroms : sitôt qu’elle fut ouverte, l’ambassade de l’État hébreu se lança dans une intense promotion de l’alya auprès des populations défavorisées des petits bazars de province, faisant valoir que la victoire de Kippour ne pouvait qu’exciter des désirs de vengeance dans les régions où l’observance religieuse avait le lieux résisté aux politiques laïques des Pahlavi. Le conservatisme sociétal et le chiisme frénétique pouvaient en effet alimenter des discours antisémites dans une société déjà en colère contre l’Occident global comme en témoigne le succès de certains écrits https://en.wikipedia.org/wiki/Gharbzadegi. C’est ainsi que les ghettos juifs des petites villes perdirent en 1976 la moitié de leurs habitants, dans certains cas la totalité, ce qui ne manqua pas d’effrayer les autres minorités présentes (chrétiens assyriens notamment), incitées aussi à l’exil. Les rabbins demeurés en Iran et collaborant avec le régime islamique ne manquent pas d’accuser le shah d’avoir vendu des humains contre paiement, chose qui paraît très improbable. Il ne serait par contre pas étonnant que le shah ait pris en privé la mouche contre des appels à émigrer pouvant nuire à ses rêves d’essor économique “à la coréenne“ financé par une hausse constante du prix des hydrocarbures…

S’il y eut conspiration, elle ne datait pas de la veille de sa chute mais de son intronisation même, en 1941, dès la déchéance de son père germanophile. Cette conspiration n’engageait pas Israël mais le tuteur traditionnel des dynasties iraniennes : Londres dont Reza Shah avait prétendu entraver les projets après 1923. Nous ne retracerons pas ici les péripéties du très long protectorat britannique et n’évoquerons pas les accusations iraniennes de projets de démembrement, fédéralisation, etc. qui devaient permettre au consortium pétrolier « Anglo-Iranian » de traiter avec des dynasties arabes locales plutôt qu’avec un gouvernement central persan. Si ces accusations ne sont toujours pas solidement fondées, il demeure établi que Londres a contribué au coup d’État de 1953 dans le simple but d’empêcher la nationalisation des ressources pétrolières. Nous reprenons notre “histoire secrète“ à partir de ce moment.

Le monarque iranien s’appuie en premier lieu sur deux personnages qui ne furent certainement pas des parangons de loyauté : les généraux Fardoust et Oveissi, respectivement chef du Daftar-e Vijeh (le bureau spécial) et commandant en chef des forces armées impériales à partir de 1965. Qu’est-ce que ce bureau spécial et de quelles qualités doit-on justifier pour le diriger ? Ce n’est rien moins qu’un contrôleur central des activités de toutes les troupes, y compris du renseignement militaire et de la police secrète. Hossein Fardoust est un ami d’enfance du shah né en 1917 (ce dernier en octobre 1919). Confident du prince héritier depuis l’école primaire militaire, il est l’un des deux privilégiés sélectionnés pour accompagner le futur « roi des rois » en Suisse en 1931, au pensionnat d’élite Le Rosey de Rolle. Rentre avec l’héritier du trône en Iran en 1936 pour des études militaires puis devient enseignant de l’Ecole de guerre. En 1959, il est envoyé à Londres pour effectuer un stage au Special Bureau afin de créer une organisation similaire en Iran. Le rôle de ce bureau britannique est de préparer des bulletins quotidiens de 2 à 4 pages pour la reine et le premier ministre afin de les informer des principaux événements internationaux. Fardoust monte à Téhéran un bureau similaire. Il devient en 1961 à la fois chef du Daftār-e Vijeh et le numéro 2 de la SAVAK. À compter de 1972, il cumule ces 2 fonctions avec celle de directeur du Service de l'Inspection Impériale, une mission de 200 employés chargée de contrôler toute la haute fonction publique, faire la chasse aux corrompus, aux éventuels partisans de l’opposition clandestine. Un seul homme contrôle l'ensemble des services secrets et de la police, un seul homme informe l’empereur. Cet homme renseigne Londres, au jour le jour.

Gholam-Ali Oveissi, né en avril 1918, est pour sa part l’homme des Américains. Peut-être plus proche d’Israël que ne l’est Fardoust, apparemment réticent… Fardoust ne l’aime pas mais la cour impériale est le théâtre d’autres rivalités, l’État n’est pas tout entier dans les mains de ces deux hommes ! L’impératrice Farah, épousée tardivement pour garantir des héritiers que ne donnait pas au shah son grand amour Soraya, est suspecte d’intelligence avec des puissances tutélaires. Paris où elle a étudié ? Ou bien Londres comme tant d’autres ? La thèse est farfelue mais on a pu l’entendre de la bouche de gens sérieux. De même on suppose un rôle important à la sœur jumelle du shah, Ashraf ol-Moulk, notoirement féministe et qui se voit confier des missions de représentation à l’ONU, en URSS. Parce que, dit-on, le shah craignait de les confier à d’autres... Ambiance détendue ! Oveissi ne devient colonel qu’en 1954 mais à partir de là sa carrière progresse rapidement. De 1958 à 1960, il instruit les poursuites engagées par les tribunaux militaires contre les officiers communistes. Par la suite et jusqu’en 1965, il effectue périodiquement des stages d’études militaires aux États-Unis et devient commandant de la Garde impériale. On le fait Général d'armée quatre étoiles bien avant l’âge requis. Comme quelques autres généraux, il sera épinglé en 1976 par un rapport d’Amnesty International sur les violations des droits de l'homme en Iran, décrivant les nombreuses arrestations illégales d'opposants politiques, les conditions de détention inhumaines et la torture systématique.

Contre toute attente, cette appréciation négative rencontre un large écho aux Etats-Unis où les livres de témoignages d’opposants trouvent des éditeurs, notamment celui de Reza Barakheni, “Crowned Cannibals“, dans lequel l'auteur raconte son expérience de la prison. À compter de ce moment, le shah et ses séides se cabrent et le parti unique du régime, Rastakhiz, est chargé de lancer une vaste campagne contre ce qu’il qualifie de "croisade de propagande contre l'Iran". Un extrait d’un communiqué de presse de cette époque traduit bien l’émotion et la colère : "Amnesty International a créé un réseau international qui peut à tout moment lancer une guerre de propagande contre n'importe quel pays du tiers-monde cherchant à défendre ses intérêts nationaux face à l'impérialisme. Les anciens impérialistes ont ainsi montré qu'ils avaient appris la leçon des méthodes utilisées par le nouvel impérialisme. C'est pourquoi ils préfèrent se cacher derrière des noms séduisants comme Amnesty International pour exercer des pressions politiques et militaires directes afin d'atteindre leurs objectifs. Les méthodes utilisées par l'Occident sont similaires à celles des communistes et des saboteurs, et comme eux, Amnesty International travaille contre notre patrie". En réponse à ces imprécations (dignes de Moscou), les presses française et allemande commencent à nourrir une nette défiance pour le monarque dont on saluait peu avant la moindre initiative et que l’on remerciait d’avoir tant oeuvré à l’expansion économique française (Peugeot), à la francophonie (Lycée), etc. (cf. Paris-Match, Point de Vue, Jours de France)

Les accents de la presse iranienne sont alors presque gauchistes : pourquoi les impérialistes versent-ils des larmes de crocodile, se lamentant sur les droits de l'homme en Iran, gardent-ils le silence sur le "million de Cambodgiens morts" ? Le shah s'interroge publiquement sur la cécité de la presse occidentale au sujet des violations des droits de l'homme en Arabie saoudite ou en Irak. Ce déchaînement précède le désengagement de Carter. Mais pour l’heure, poursuivant ses multiples programmes, Israël ne suit pas son allié américain… En France, nul ne condamne nommément le général Oveissi que son rival Fardoust ne cesse de dévaloriser auprès des étrangers. Lorsque que la révolution commence en 1978, Oveissi est l’apôtre de la répression la plus brutale. Nommé gouverneur militaire de la capitale, il fait tirer sur les foules ; notamment le 8 septembre où plusieurs centaines de personnes seront tuées. Oveissi se justifie en disant que des islamistes ou des gauchistes ont tiré sur l’armée, ce qui est une première. Cette affirmation laisse entendre que des secteurs de l’armée et la police ont laissé voler des armes. Rien ne va plus, les conseillers étrangers n’ont pas vu venir ?

Après cet événement, Oveissi n’obtient pas les pleins pouvoirs convoités ; les partisans de la manière forte sont confrontés au refus de l’impératrice Farah d’instaurer une dictature militaire. Etait-elle conseillée par la France ? Oveissi est écarté de l’armée le 6 novembre, nommé ministre du travail du gouvernement provisoire d’un autre général très autoritaire Gholam-Reza Azhari. Mais le 6 janvier 1979, Oveissi part subitement pour la France “pour raisons de santé“, accompagné de Azhari, tandis qu’un véritable francophile et vraiment démocrate est appelé au pouvoir : Chapour Bakhtiar. À ce moment là, alors qu’il en avait le plus besoin, le régime du shah cesse complètement d’être soutenu par des puissances étrangères. Il est vraisemblable que la France n’ait pas été en mesure de conduire sa propre politique en faveur de Bakhtiar, animé des meilleures intentions à notre égard. Il est évident que Paris n’est pas soutenu par Londres et que Tel-Aviv a tiré un trait sur l’Iran, suivant sans mot dire les injonctions de Washington.

Condamné à mort par contumace par le terrible ayatollah Sadegh Khalkhali, Oveissi est abattu avec son frère, Gholam Hossein, le 7 février 1984 à Paris, rue de Passy. Le défaut de protection rapprochée s’explique mal quand on sait qu’Oveissi avait choisi de collaborer avec les groupes armés cantonnés en Turquie et en Irak et projetait une invasion de l’Iran à la faveur de la guerre qui faisait alors rage. Ici l’ingérence étrangère fait curieusement défaut...

Fardoust reste à Téhéran, se démarque du shah, ne s'oppose pas aux 17 chefs des forces armées lorsqu’ils signent la fameuse déclaration sur la neutralité de l'armée dans les affaires intérieures. Ne fait ensuite aucun geste en faveur des nouveaux dirigeants laïcs. Fardoust sera arrêté mais, à la surprise générale, ne sera pas condamné à mort. Resté peu de temps en prison, il aidera le régime islamique afin de mettre en place l'organisation SAVAMA qui succède à la SAVAK.

Parti d’Iran sur la pointe des pieds, Israël ne se retourne pas contre ce pays en 1982, comme le firent toutes les capitales des puissances occidentales, de même que Moscou fera en 1983, et certains pays satellites de l’URSS, ne laissant que la Roumanie et la Tchécoslovaquie vendre des armes à Téhéran. Dans la guerre que Saddam a voulu, Israël sera la cheville ouvrière des ventes de munitions américaines à l’Iran maudit, le fameux Irangate de Reagan…

Pourquoi avoir lâché le shah ? Certains n’hésitent pas à le dire aussi antisémite que le fut son père. Mais ce n’est pas probant. Elevé en Suisse, le shah fut surtout victime de l’idéologie humaniste universalisante selon laquelle les Occidentaux ne feraient aucune différence entre les humains… une erreur qui lui fut expliquée par Anthony Parsons, alors ambassadeur britannique en Iran : "Votre Majesté, la raison pour laquelle la presse parle si mal de vous est que vous voulez être traité comme l'un des nôtres, comme faisant partie du monde occidental, par opposition à l'Irak"… "Je l'ai dit à l'époque et je le crois encore aujourd'hui", a répété plus tard cet ambassadeur dans une interview accordée à la BBC. Jouer dans cour des grands de ce monde implique de se soumettre aux règles de la démocratie bourgeoise, contrairement à de vulgaires militaires arabes. Il se suffisait pas d’être moderne et partisan des minijupes. C’est ce que Poutine n’a pas compris quand Bush et Sarkozy certifiaient la main sur le coeur qu’il était des leurs. De tels serments se méritent !