" /> Des formes modernes de la terreur - Dombast

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Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Des formes modernes de la terreur

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C’est décidé, nous allons cesser de faire la publicité de ceux des ténors de l’opposition russe que nous avons été seuls à traduire et mentionner en français. Non qu’ils se soient tus, n’aient rien à dire ; ni qu’il ne se passe rien. Mais la spirale ascendante de la répression et de la criminalisation de toute parole déviante confirment que la situation continue d’empirer sans que les discours de cette opposition aient d’autre effet que conforter un auditoire restreint, tandis que l’écrasante majorité se bouche les oreilles et regarde ailleurs, se figurant que la guerre va s’arrêter par miracle et la vie antérieure reprendre… Cette fameuse majorité docile est confortée dans cette idée par le maintien d’une vie culturelle trépidante à Moscou et quelques autres grandes villes. Ni couvre-feu, ni restrictions, la vie est presque normale, seule sa cherté préoccupe.

L’opposition a si peu de prise sur la société qu’elle en vient à interroger sa propre existence. Beaucoup de Russes de l’exil estiment qu’elle n’a pas de consistance et n’adhèrent à la pensée des opposants que par un vote passif : la fuite. Ainsi, nous ne voyons pas de raison de mettre en valeur théories, analyses et programmes censés préparer une alternance de moins en moins vraisemblable. Nous nous arrogeons une dernière fois aujourd’hui le droit de présenter un texte de Pastoukhov, dont l’aura s’accroit : mi-novembre il avait 144 mille followers et son intervention sur la chaîne YouTube du site de réflexion Polit.ru totalisait 239 mille vues. Nous n’allons pas continuer à proposer une faible caisse de résonance à un penseur que les professionnels de l’information semblent vouloir bouder.

« Pour le projet "After", Dmitri Itskovich et Ivan Davydov se sont entretenus avec l'avocat et politologue Vladimir Pastoukhov (inscrit au registre des agents étrangers par le ministère de la Justice) au sujet de l'alternative au modèle de "l'État militaire" ancré dans l'histoire russe, des raisons pour lesquelles la démocratie et d'autres belles choses n'ont absolument pas fait l’objet de publicité dans la Russie moderne, et de ce qui peut les rendre vraiment populaires. » Un résumé par Pastoukhov lui-même  :

« Les initiatives du genre de la peine de sept ans infligée à l’artiste Skotchilenko, suivie de la promotion presque immédiate de son bourreau au grade de vice-bourreau en chef exaspèrent les opposants de Poutine par leur brutalité excessive. Or, cette réaction me semble constituer l’objectif même que poursuivent les autorités. Ce que nous prenons pour une manifestation spontanée de sadisme zoologique est en réalité partie intégrante d’un plan manifeste, qui ne se fonde pas sur les émotions, mais relève d’une élaboration réfléchie.

Plan qui n'est pas nécessairement connu ni compris au niveau du butor exécutant. On a cependant, à mon sens, une vision stratégique très claire au sommet, qui intègre la cruauté excessive et imprévisible en tant qu’élément principal du système de contrôle de la société. C'est la raison pour laquelle aucun signal ne parvient au sommet et tout appel à la clémence et à la justice est étouffé dans l'œuf, dans le dédale des corridors du Kremlin. Du point de vue du Kremlin, tout se déroule comme prévu.

En quoi consiste ce plan et qui l’a concocté ? On peut difficilement dire quoi que ce soit de précis sur Poutine lui-même, car il se mue de plus en plus en "cariatide de silence" figure symbolique au dos large derrière lequel opère un large éventail de forces d'appareil ; mais il est certainement conscient de ce qui se passe, même s'il est peu probable qu'il réfléchisse à toutes les subtilités. Tandis que son administration et son Service de sécurité comprennent très bien ces subtilités. Sans cesse me reviennent des "fuites" selon lesquelles l'une ou l'autre "source" anonyme dans les hautes sphères du pouvoir de Poutine se sent frustrée par ce qui se passe. C'est peut-être vrai pour chaque rouage individuel, mais je ne peux pas en dire autant du système dans son ensemble. Aucune frustration n'a été remarquée jusqu'à présent ; il avance sur les rails comme le train sans conducteur dans le film de Kontchalovski “Runaway Train“. Et il ne s'arrêtera que lorsqu'il tombera dans un fossé.

Le système de Poutine s'est développé depuis longtemps comme un phénomène organique, et il est maintenant configuré de manière à se reproduire à l'infini à la fois dans l'espace et dans le temps (ce qui est normal pour tout "système clos"). Il a maintenant trouvé intuitivement une zone de vulnérabilité et cherche à la colmater. Cette zone de vulnérabilité est l’individu vivant et jouissant de sa capacité de réflexion. Comme le système ne peut pas exister sans les gens, l'objectif est de bloquer la capacité de réflexion au niveau de la masse. En substance, on a de nouveau affaire à un ambitieux programme néo-bolchevique visant à créer un "nouvel âge de l’humanité" : le successeur de l'espèce aujourd'hui disparue homo sovieticus. Les méthodes d'éducation sont traditionnelles, mais corrigées pour la postmodernité. Parmi elles, la peur inconsciente, étouffante et irresponsable joue toujours un rôle clé. Mais il y a des nuances.

Tout le monde attend avec horreur une "année 37" et se demande quand elle commencera. Or, elle est installée depuis longtemps, l'ère de la "grande terreur" de Poutine bat son plein. C'est simplement qu'en présence de médias modernes, dont Staline ne disposait pas, il n'est pas directement nécessaire de détruire physiquement de grandes masses de gens pour obtenir l'effet escompté, à savoir maintenir le niveau de peur nécessaire pour huiler le système.

Les communications de masse jouent le rôle d'une énorme loupe émotionnelle qui multiplie l'effet de chaque acte répressif distinct. Si, dans les mêmes circonstances, les autorités ne disposaient pas de cette loupe, la Russie serait aujourd'hui noyée dans le sang à une échelle tout aussi importante qu'il y a 85 ans. Et si cela n’a pas lieu aujourd'hui, ce n'est pas que le système de Poutine fasse preuve de plus d'humanisme que celui de Staline, mais uniquement par absence de nécessité : le même résultat, voire un meilleur, peut être obtenu par des moyens plus économiques et moins risqués.

C'est pourquoi les actes de cruauté individuels et "fragmentaires" sont si importants, des exemples de massacres insensés et irrationnels, où la disproportion sauvage entre la cause et l'effet est frappante, où il n'y a pas de logique, et donc pas de possibilité de construire un algorithme pour un comportement sûr : après tout, quelque chose doit être mis sous la loupe, n'est-ce pas ? Voilà ce à quoi servent les Berkovitch, Petriitchouk, Skotchilenko et Gorinova. Une fois leurs souffrances reproduites par le système de communication de masse, chacun devrait se reconnaître en eux et se figurer à leur place. Et être glacé d’horreur. Vladimir B.Pastoukhov le 23-11-2023