" /> Ethique d'époque - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Ethique d'époque

- Posted in Boustrophédon by

Poutine aurait dit qu’il était disposé à parlementer. Qu’il ne soit pas dit que c’est li qui veut faire durer ! Non, les monstres sont en face… mais à chaque fois que le Kremlin propose l’armistice, il évoque le respect des « réalités du terrain », c’est-à-dire de la ligne de front et par conséquent le renoncement à toute prétention territoriale. Parfois il revient sur l’exigence de démilitarisation, neutralité, glacis… Autant dire qu’il impose la reddition sans réelle contrepartie. Invariablement, un officiel ukrainien répond que la paix ne sera envisageable que dans les frontières de 1991. Jusqu’où peut tenir ce petit jeu ? Chacun des belligérants sait (tout autant que les puissances extérieures solidaires de l’Ukraine) que la victoire est inaccessible à moyen terme. Parce qu’il est peu probable qu’une des parties soit épuisée au point de se déclarer telle avant une vingtaine de mois. Si la guerre doit durer deux ans encore pour qu’un résultat quelconque soit obtenu à la satisfaction d’un des belligérants (ou bien à celle des puissances du G7), il faudra y engager au moins le même nombre de soldats qu’aujourd’hui et donc mobiliser sans cesse, envoyer sans relâche à la mort des dizaines de milliers de recrues. Cela veut dire que le chiffre de cinq cent mille morts et autant de blessés hors de combat sera dépassé.

Cette terrible perspective n’effraie personne. La nécessité de cette guerre ne fait aucun doute dans les esprits. Les Russes tenaient à la fable de l’encerclement et l’agression, ils sont contents de se montrer indomptables ; ne demandent aucun compte à leurs dirigeants. Bien qu’il y ait lieu de s’étonner de l’incompétence de l’armée... Nous, Européens, nous déclarons en guerre et prêts à payer cher pour la gagner. En paroles, c’est certain, il n’y a pas de remise en question de cette nécessité, son évidence est revendiquée par tous les politiciens. Mais en actes, cela donne quoi ? Des demi-mesures de la part des gouvernements et un net manque d’enthousiasme des populations. Pas de collectes, pas de réseaux visibles organisation le recrutement et acheminement de volontaires. Peu de publicité pour la prise de risques, on prononce de grands mots, se dit menacés d’invasion et d’installation de régimes fantoches ; on recycle le vocabulaire de 1936, mais on se sent bien moins concernés encore qu'on ne le fut par la guerre d’Espagne. La résistance au danger totalitaire ne fait pas recette. C’est sans doute qu’on se croit assurés du parapluie américain. Et aussi qu’un doute profond s’installe quant à la supériorité des régimes démocratiques, quant au parlementarisme.

N’y a-t-il pas quelque chose de malsain et même de criminel à considérer que nous faisons assez pour contrer la Russie dans son entreprise impérialiste ? Est-il tout à fait légitime de se limiter à bloquer les offensives russes en territoire ukrainien dans le but affiché d’exténuer un adversaire très puissant contre lequel nous ne pensons ne rien pouvoir entreprendre ? Mais qu’on aimerait voir terrassé pour en exploiter à nouveau les ressources. Est-on encore certains de pouvoir confisquer le fonds souverain russe libellé en euros ? Cette non : un tel précédent ruinerait la monnaie de référence. Comme le fit remarquer Karl Kraus en 1915: ne dîtes plus "la bourse ou la vie !" , dîtes plutôt "la bourse EST la vie"…

La volonté de nous défendre par peuple interposé, comment faut-il la qualifier ? D’indécence à tout le moins. Sommes-nous à tel point persuadés qu’il faut que les Ukrainiens tuent et se fassent tuer, afin que les vrais Européens soient libres ? C’est-à-dire parfaitement certains que chacune de nos vies a plus de valeur que celle d’un citoyen combattant de cette Europe autre, située très à l’Est ? Pouvons-nous croire moral de solliciter le courage physique d’un seul peuple pour sauver un continent entier ? « Allez! tuez le plus de barbares russes possibles à nos portes afin que nous ne soyons pas dérangés »… Car enfin la question se pose en ces termes que de plus en plus d’Ukrainiens traduisent ainsi : des Slaves se font tuer en masse pour que des Latins et des Germains vivent au chaud et en paix. Cela ressemble au Vème siècle de notre ère : l’incorporation de certains barbares (Goths, Alamans, etc.) contre plus effrayants (Scythes, Huns, Alains et Sarmates)… https://fr.wikipedia.org/wiki/Arm%C3%A9e_romaine_tardive

Nouveaux sybarites, nous déléguons une guerre que nous disons être la nôtre. Et avec tant d’assurance que nous allons plus loin que jamais auparavant : nous négligeons les appels à sauver des vies ! La paix ? Cela n’intéresse pas ce qui fut la gauche ! Les pacifistes russes sont bâillonnés, on s’en attriste ; les pacifistes ukrainiens inaudibles ; ça tombe bien car pour un peu on hurlerait sur ces munichois… Des Géorgiens (échaudés par notre passivité en 2008) nous pensons beaucoup de mal : notre schéma picrocholesque projetait une coalition vengeresse qui prendrait Moscou en tenailles… comme le personnage de Rabelais, certains voyaient déjà tous les peuples se lever et submerger la Moscovie. Une nouvelle apocalypse imaginaire digne d’Ernest Coeurderoy ( https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k843879 ) Un blockbuster garanti. Hélas, les contraintes de l’OTAN nous privent de ce spectacle, il faut être raisonnables ! La Pologne ne peut pas même s’autoriser un petit corps expéditionnaire en Tauride !

Boris Vian a bien cerné le sujet : « faut que ça saigne ! » (les autres, les bovidés, pas nous)… Le Céline de 1938 aussi est dans le ton de l’époque : la bidoche d’Ukrainiens ne vaut pas plus que celle des 450 mille Irakiens exterminés par les Américains en 1991 et 2003. Elle ne vaut pas même celle des 20 mille Palestiniens sacrifiés par leurs dirigeants criminels et sur qui s’acharne une armée israélienne impitoyable. Notez qu’il est plus question de ces derniers que du demi-million de morts en Ukraine. Des méticuleux vous diront qu’il n’y a pas de chiffres, qu’on dispute de savoir s’il y a 50 mille ou bien 150 mille morts de chaque côté… c’est surtout qu’on se moque bien de les compter ! Les estimations fiables existent, nous y avons fait référence ici. Qu’importe puisqu’en France, on n’entend guère commenter les avis de qui s’élève contre la boucherie au nom d’un humanisme pourtant semblable à celui dont se sont réclamés les plus grandes plumes françaises après 1918. Nous ne sommes plus les descendants de Barbusse, Giono et Genevoix. Quand ce petit blog publie un appel à épargner des vies écrit par un Ukrainien résidant aux Etats-Unis connu sous le pseudonyme ‘Dadakinder’, nul ne réagit. Quand un journaliste ukrainien accrédité à Bruxelles demande l’asile politique (qu’on semble lui accorder suspectant qu’il est accusé à tort), quelle réaction ? Si nous sommes en guerre aux côtés de Kiev, pourquoi ne pas extrader ce « traitre ou assimilé » ? Ah, ça ! On peut dire que le mot d’ordre « sauvez la civilisation occidentale » est suivi ! Mais suivre en silence cette injonction ne va nullement garantir qu’on y parvienne, bien au contraire, si on ne peut convaincre le Sud global du bien fondé de ce projet.

Mollusques zombifiés, nous ricanons au spectacle de plus déshumanisés que nous (Russes, Asiatiques) mais nous sommes absents au monde comme l’a entrevu depuis longtemps Günter Anders : « Le rapport entre l’homme et le monde devient unilatéral. Le monde, ni présent ni absent, devient un fantôme. Le statut de ce qui se présente à nous est ambigu. On pourrait dire que cela nous aliène : nous subissons le monde entier chez nous, sans pouvoir réagir ; on pourrait à l’inverse dire que c’est une grande liberté que de pouvoir jouir du monde sans le craindre »(1956). Et le même auteur de conférer aux écrans le pouvoir de déstructurer le « moi » : « Car supposer que nous, hommes d’aujourd’hui, exclusivement nourris de succédanés, de stéréotypes et de fantômes, nous serions encore des « moi » ayant un « soi », et que ce serait ce régime alimentaire qui nous empêcherait d’être « nous-mêmes », ce serait faire preuve d’un optimisme qui n’est peut-être plus de mise. (…) Peut-on encore aliéner l’homme de masse à lui-même ? »

Que reste-t-il de notre humanité ? Bien moins qu’il n’en reste chez les semi-bovidés qui vont à l’abattoir, se terrent en tranchées et font tuer. Divide