Il est arrivé que nous avons perdu le sens des réalités : nous n’avons pas mesuré le poids démographique et économique de l’ensemble de ceux qui ne nous ressemblent pas. Ce que l’on peut qualifier de « monde blanc » est entré en phase de contraction. Continue depuis le XVIe siècle, son expansion ne pouvait être perpétuelle, voilà que son aire se réduit sensiblement. Ce resserrement géographique et démographique ne s’explique pas par de simples statistiques car il tient surtout à la fin de son enflure morale et intellectuelle. Le Blanc doute de soi.
Longtemps avant ce flottement récent, nous avions oublié nos propres impératifs moraux, que nous avions édictés pour nous maintenir de force dans une voie, à nos yeux honorable, et dans le projet d’édifier nos “élèves“, peuples que nous avions conquis, ou auxquels nous avions inculqué d’honorer notre supériorité intrinsèque. C’est dire qu’outre nos colonies, sources de rapports, nous avions élargi notre influence au point de faire du monde tout-entier une vaste chambre d’écho de notre importance. De la prééminence d’une poignée de puissances : France et Royaume-Uni, Pays-Bas puis Etats-Unis, et à leur suite quelques autres dont certaines les ont dépassées ensuite…
Ceci se justifiait par une idéologie diffuse, partagée par ces nations de premier plan. Une vision fondée sur un consensus à base de certitudes religieuses. Notre morale ne devait pas se limiter à la proclamation de grands principes universels, à la diffusion de nos lumières et de notre savoir technique. Elle induisait un commandement bien résumé dans ces mots d'Antoine de Saint-Exupéry : “Tu es responsable de ce que tu as apprivoisé”. Cette responsabilité (la formulation même trahit un esprit colonisateur) était vague et toute relative : nous voulions être guides et modèles, pasteurs sans cesser de nous conduire en prédateurs. Ayant eu pour règles de gestion une morale non religieuse, patente dans nos rapports sociaux et nettement énoncée dans le cinéma qu’on nous a fait aimer, que condensent les mots proférés par Michael Corleone : IT’S NOT PERSONAL, …..IT’S STRICTLY BUSINESS.
Nous avions tout d’abord dénoncé l’imposture religieuse et la fausseté des affirmations morales qui cachaient des appétits terrestres… Et puis nous en sommes venus à ricaner de la critique des « super-éclairés » de l’humanisme, ceux qui reprenaient les mots de Marx sur “les eaux glacées du calcul égoïste“. Nous avons déclaré ridicules et même dangereux les ultra-humanistes, ne tolérant dans leur cohorte que quelques prêtres, vestiges de convictions reniées. Nos élèves ont alors compris qu’il fallait rire de la naïveté et admettre le business comme un fait de nature. La prédation sortait du cadre de la morale, était une exception à l’impératif éthique ; des films comme l’Arnaque et Le Parrain en démontraient le bien fondé, la série Dallas prouvait qu’une société de chiens s’entredévorant pouvait être pérenne et même plus prospère qu’une société sans propriétaires nettement désignés.
En Europe de l’Est, cette leçon n’a pas seulement produit les oligarques visibles qui font horreur aux moralistes des comptoirs huppés de Paris, elle a aussi rendu cyniques des millions de leurs concitoyens, qu’on n’entend pas protester contre leurs maîtres, qu’on voit même dire presque tous qu’ils auraient fait “pareil à leur place“, trouvant désormais naturel de vivre de rapines… Il y a un consensus mou de la société russe dès lors qu’on déplore des magouilles : nul ne dénonce qui que ce soit. L’intérêt bien compris des classes moyennes est d’éviter l’appauvrissement, empêcher une chute des prix de l’immobilier en Russie ; donc de faire en sorte que la machine économique ne soit pas grippée. Cela stimule l’indulgence pour les chevaliers d’industrie. Ainsi on dénonce le dissident réformateur, pas le bandit ! On ne mesure pas assez en Europe occidentale à quel degré la société russe est désormais infectée du virus de la corruption ; à quel point la société ukrainienne est menacée d’en être submergée (ce qui motive des mesures drastiques), à quel degré de désuétude est parvenu le désintéressement, attitude qui nous semble encore naturelle, mais qui n’est plus considérée sans soupçon dans ces pays comme dans quelques autres alentour...
Il nous reste pourtant quelques bons élèves crédules et pleins d’appétit pour l’alternative que notre système propose à leur misère morale, pour le confort qu’il oppose à l’horreur de leurs régimes oppressifs. Leurs émotions nous parlent, leur révolte nous flatte. Leur énergie est présentée en exemple. Qui sont-ils ? Les jeunes Iraniens engagés dans un bras de fer sans issue avec un système antédiluvien ; une minorité de Syriens (désormais exilés) ; de vingt à trente pour cent des Turcs, des Géorgiens et des Arméniens ; enfin ceux des Ukrainiens qui ont tenu le Maïdan de Kiev de longs mois d’hiver puis se sont engagés volontaires dans la guerre de résistance à la Russie. Chapeau ! Mais le gaz qatari et le pétrole saoudien, les affaires de Mr Musk & Mr Gates, pèsent plus lourd que l’héroïsme édifiant dont ils ont fait preuve.
Les éclairés de Russie qui résistent par le verbe sont un autre fleuron de nos élèves modèles, professant que les droits de l’homme et du citoyen importent partout, singulièrement pour les peuples qui subissent à nos portes le joug de la tyrannie. Bon nombre de ces gens ont espéré qu’une défaite russe dans la guerre en cours allait ouvrir la voie à une nouvelle mue du système de gouvernement de leur société. Ils ont compté sur le courage physique des Ukrainiens pour obtenir ce qu’ils n’ont pas eu la force d’exiger (étant trop minoritaires et trop effrayés par les violences). Ces bonnes gens sont au désespoir : rien de ce dont ils ont rêvé ne se profile à court ni moyen terme. Ceux qui ne sont pas condamnés à un exil intérieur fait de silence, ou à la relégation dans la sphère privée, vivent un isolement total au milieu de nous et se remémorent les sentences des grands ancêtres exilés du dix-neuvième siècle. Ne rien attendre de l'avenir : « il ne nous sera pas donné de vivre en une époque heureuse » avait écrit Nekrasov.
Avec la naïveté et la suffisance qui les caractérisent, nos gouvernants se sont demandés comment la Russie allait survivre à l’hémorragie de personnes de qualité qu’elle vient de subir : « privé d’un million de têtes pensantes, jeunes et dynamiques, ce pays n’ira pas loin ». C’était encore penser dans des termes qui ne sont que les nôtres ! En réalité, l’émigration n’est ni complète ni définitive et la configuration générale convient parfaitement aux autorités russes. Récemment, au cours du Forum Economique International de St-Pétersbourg, Oreshkine, l’un des assistants présidentiels, a jeté : « La moitié des Russes qui ont quitté le pays après l'annonce de la mobilisation partielle sont déjà rentrés ». C’est juste, un flux de retours est en effet observé, car beaucoup de relocalisés, trivialement partis pour patienter, n'avaient pas les ressources suffisantes pour s'installer durablement à l'étranger. L'émigration confirmée est estimée à quelques centaines de milliers de personnes, pas plus du demi-million.
N’ayant plus peur d’une hémorragie mortelle, les autorités ne prennent pas la peine de bloquer complètement le flux d'émigrants. En d'autres termes, les autorités estiment que l’État russe n’a pas besoin des relocalisés installés aux portes du pays. L’émigration est même une sorte de mal nécessaire, l’outil de régulation de la pression sociale et politique. Ceux qui ont une opinion différente de celle de l'État, et qui ont les moyens de quitter le pays, continueront à partir. On se contentera de ne pas susciter de nouvelles vocations en bloquant les médias indépendants, en tenant à l’oeil les poches d'enseignement supérieur libéral. Une société étatisée et totalement dépendante de l'État produira beaucoup moins de personnes souhaitant quitter le pays pour des raisons politiques. Les ex-bureaucrates et anciens fonctionnaires dissidents sont déjà partis sans bruit, dans le calme, sans influer sur la situation sociopolitique. Le régime ne peut pas dire à voix haute :"si vous n'êtes pas d'accord, partez", mais il laisse entendre que l’évaporation de 2 à 3 % des citoyens est tolérable. Pour que la marmite sociale ne soit pas portée à ébullition, il vaut mieux se passer des influents qui sapent la cote de confiance dans le tsar…
Bien que son programme politique soit presque identique à celui du régime d’Alexandre III, le Kremlin ne limite pas les entrées et sorties du territoire comme il était d’usage au XIXe siècle. Il ne va pas faire de la Russie un pays fermé du type de la Corée du Nord. On courrait le risque de bloquer les canaux par lesquels l'argent va et vient. On fermerait si l’opposition radicale devenait une menace, si elle organisait sa représentation politique. Si elle devenait hégémonique dans le milieu d’élite des émigrés. Un tel processus n’a pas commencé, le monde russe alternatif/pro-occidental n'a pas encore pris forme. Les relocalisés ne sont pas certains d’être des émigrés définitifs ; leurs intérêts matériels étant contradictoires, autant que leurs projets pour l'avenir, ils s’entre-déchirent. Cette situation rappelle les divisions des vagues d'émigration “blanche“ des années 1917-1923, avivées par les arrivées des années 1945-48. La masse d’immigrés, enflée dans les années 1970, n’a jamais réalisé un semblant d’unité et n’a rien engendré de substantiel sur le plan politique. L’élite politique occidentale ne trouvera pas d’interlocuteur dans ce milieu. Elle sera donc amenée à chercher un compromis avec le pouvoir criminel qu’elle avait déclaré vouloir juger à La Haye.
