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Servilité explosive

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On sait qu’un million de Russes ont fuit leur pays entre mars et août 2022, essentiellement pour gagner des pays limitrophes tels que la Géorgie, l’Arménie et le Kazakhstan, parfois Israël, l’Estonie et la Lettonie où certains avaient acquis plus tôt un droit de résidence. De là, ils ont pu gagner des pays d’Europe comme Hongrie, Tchéquie et Croatie ; plus facilement Serbie, Chypre, Turquie et Monténégro. Ces fuyards ont stationné dans ces pays en se promettant de revenir dès que la guerre serait finie. Ou plutôt perdue, et donc le régime de Poutine renversé. Aujourd’hui, la dictature pavoise et une part considérable des réfugiés retourne discrètement au pays.

Depuis septembre 2023, il devient évident que la guerre peut encore durer une année, voir deux, s'éterniser à petit feu. Que le régime pourrait fort bien y survivre, surmonter sans honte sa non-victoire, maquiller l’échec en réussite. Que la population allait s’accommoder de toute situation, comme elle fit de l’assassinat d’un chef mercenaire acculé... Cette évidence pousse beaucoup de réfugiés à requalifier leur situation : ils ne sont plus des dissidents en transit mais des migrants en quête de pays d’accueil pour s’établir durablement. Car il ne se sentent plus d’affinités avec un peuple veule, aveuglé…

Dans le mouvement de rejet de l’identité russe par ces déplacés (en général jeunes de 20 à 45 ans) revient comme leitmotiv le caractère inacceptable du comportement de la société. Face à cette révocation d’une identité nationale qui fait honte, les opposants restés en Russie essaient de rompre leur isolement soudain en s’armant d’un discours révolutionnaire. La situation ne serait pas tenable, l’imminence d’une déflagration ne ferait aucun doute. Anatolyi Nesmiyan “el-Murid“ se place dans cette catégorie :

« Sur la soumission servile

Il existe un point de vue que de très nombreux locuteurs adoptent et développent avec empressement et facilité. Il consiste à dire qu’une forme de quintessence de la servilité est inscrite dans le code culturel du peuple russe (plus largement – des peuples de Russie), et que son/leur destin est donc de se soumettre docilement aux expériences du pouvoir. Et de le soutenir en se fondant sur le principe "notre maître est meilleur parce qu'il est le nôtre".

En guise de contre-exemple, on présente notamment le peuple ukrainien, qui ne tarde jamais à se réunir sur le Maïdan avec tout ce qui s'ensuit.

En général, je respecte le côté irrationnel des processus qui se produisent dans un système social, parce que la psychologie sociale est la caractéristique clé des systèmes sociaux, leur différence fondamentale par rapport à tous les autres - animés comme inanimés. La psychologie collective et -dans des cas particuliers- individuelle est un facteur qui génère des rythmicités uniques, inhérentes uniquement à la société humaine.

Néanmoins... en dehors des lois irrationnelles du comportement et du développement de la société, il existe également des lois rationnelles totalement objectives, qui sont identiques aux rythmicités inhérentes à tous les autres systèmes. La thermodynamique sociale ne diffère pas particulièrement de la thermodynamique de tout autre système, si nous la considérons séparément de sa composante irrationnelle. Que, permettez-moi de le répéter et de le préciser, je ne nie pas, ni ne rejette, bien au contraire, j'insiste toujours pour qu'elle soit prise en compte dans toute modélisation sociale. Toutefois, pour obtenir un modèle approximatif, il est parfois tout à fait admissible d'écarter un ou plusieurs facteurs afin d'obtenir un modèle qui n'est pas tout à fait exact, mais "en fin de compte" tout à fait fonctionnel, sur la base duquel on peut déduire une rythmicité ou une autre.

Je pense que le peuple russe (plus largement les peuples de Russie) en général ne diffèrent en rien des autres peuples pour ce qui est des facteurs rationnels qui en déterminent le développement. Ce qui implique de conclure ce qui précède de façon assez claire et compréhensible : le problème, ce sont les conditions dans lesquelles il se développe et se perpétue. Et si le peuple russe ne descend pas dans la rue en réponse à l'injustice, à la violence et aux violations patentes de ses droits, il y a des raisons légitimes à cela. De même que le comportement spécifique du peuple russe lorsqu'il descend dans la rue est lui aussi naturel, et alors... mettez-vous à sept pour en tenir un !

En d'autres termes, nous devrions poser une question quelque peu inattendue mais tout à fait raisonnable : pourquoi les gens en Russie réagissent-ils différemment de ceux d'autres pays et cultures, même face à des écarts très graves par rapport au point d'équilibre de la société ? Quelle en est la raison ?

Le développement qui suit n'est pas des plus faciles à comprendre, mais je vais essayer de le présenter dans le langage le plus courant, conscient que le sujet est complexe et que tout le monde n'en est pas familier.

En thermodynamique, il existe une curieuse fonction appelée énergie libre de Gibbs (ou simplement énergie de Gibbs). Elle est désignée par la lettre G. Cette fonction caractérise la capacité d'un système à effectuer du travail. Mathématiquement, l'énergie de Gibbs est définie par la formule suivante : G = H - TS, où H est l'enthalpie du système, T la température et S l'entropie du système.

L'enthalpie H est une fonction de l'état du système, liée à la quantité de chaleur qui doit être apportée ou retirée du système pour qu'un processus (ou travail) se produise. L'enthalpie est le résultat d'un processus (ou travail). L'enthalpie est égale à la somme de l'énergie interne U et de l'énergie thermique : H=U+pV

Pourquoi avons-nous besoin d'une fonction telle que l'énergie libre de Gibbs ? Nous en avons besoin pour répondre à la question suivante : pourquoi, en Russie, les gens sont-ils si rigides et patients face à la terreur et à la violence incessantes des autorités ? Et pourquoi, tôt ou tard, ils craquent et déchirent littéralement tout ce qui les entoure. J’ai besoin de recourir à cette valeur parce qu’elle a une caractéristique unique : si l'énergie de Gibbs dans un état donné du système est positive, alors les processus spontanés sont impossibles dans le système. Et si elle est négative, le système est capable, à la moindre impulsion, de déclencher des processus qui ne peuvent être arrêtés avant leur "épuisement" complet. Mettez un des mots "protestation"/"révolte"/"révolution" à la place du mot "processus" et vous comprendrez pourquoi cette fonction est si importante.

J'ai déjà écrit que les fonctions thermodynamiques ont leurs analogues dans les systèmes sociaux. Je ne reviendrai pas sur les détails, exposés dans mon billet du 15 octobre, mais je répéterai le point principal. Le volume thermodynamique a un analogue dans un système social, à savoir la "liberté", c'est-à-dire la capacité à mettre en œuvre telle ou telle décision. Nous pourrions l'appeler un peu plus précisément "espace de décision", mais c'est compliqué, et liberté une notion plus simple.

La pression a son propre analogue pour un système social. Il s'agit de la tension sociale. Il s'agit d'une mesure de la conformité de l'activité sociale des membres de la société à la liberté d'action au sein de celle-ci. En fait, la tension sociale est l'insatisfaction de la société à l'égard de l'état actuel des choses.

La température par rapport à son analogue social correspond au niveau d'activité sociale de la société et de ses membres individuels, c'est-à-dire à la volonté d'agir. L'entropie d'une société est une mesure de la souffrance de ses membres. Le futurologue Ivan Efremov a utilisé le terme plus succinct d'"enfer", mais pour ne pas compliquer la compréhension, je continuerai à l'appeler entropie. Enfin, l'énergie interne - en thermodynamique, il s'agit d'une valeur qui est la somme de l'énergie cinétique et potentielle de tous les éléments/particules d'un système. Appliquée à une société, je pense que c'est clair : c'est la somme de la volonté de la société de réaliser certaines actions et de l'accomplissement de ces actions.

Tous les processus sociaux ont une particularité : ils sont dissipatifs (autrement dit, ils sont tourbillonnaires), c'est-à-dire qu'ils ont la capacité de transformer l'énergie potentielle du système (c'est-à-dire la volonté d'agir) en énergie thermique, qui peut être utilisée pour effectuer un travail ou être dissipée dans l'environnement sans effectuer un tel travail. En d'autres termes, en désordonnant et en dissipant toute action ordonnée prévue. Si vous doutez de ce que vous faites, si votre motivation diminue, votre potentiel d'action accumulé disparaît. Parfois pas entièrement, parfois en totalité. C'est pourquoi le processus de tourbillon dans la société peut porter les noms familiers de "doute" ou de "démotivation". Au contraire, l'apparition d'un puissant motif d'action ordonne le système et donne aux processus qui s'y déroulent une direction/un vecteur.

Les définitions étant à peu près réglées, revenons maintenant aux formules ennuyeuses. Pour ne pas alourdir ou fatiguer le sujet, je ne parlerai plus du tout de thermodynamique. Ceux qui la connaissent en sont conscients, ceux qui veulent la comprendre disposent de bons manuels. Pour ceux qui n'en ont pas besoin, il est inutile d'entrer dans des détails compliqués. Venons-en directement aux conclusions.

Pour que les processus sociaux deviennent spontanés, l'énergie de Gibbs d'un système social donné doit être négative. Et inversement, si l'énergie de Gibbs du système est positive, les processus spontanés y deviennent impossibles et tout processus, même s'il est lancé, s'éteint de lui-même.

Pour un système social, cela signifie ce qui suit : si les autorités font pression sur la liberté (analogue du volume) et "écrasent" toutes les manifestations extérieures de tension sociale, le système social sera incapable de réagir spontanément à ce qui se passe. C’est en quoi consiste, à vrai dire, l'essence thermodynamique de la terreur : elle est une sorte d'analogue de la cocotte-minute, qui empêche la substance qu'elle contient de s'échapper vers l'extérieur. Plus la pression est élevée (la tension sociale), plus les parois de l'autoclave doivent être épaisses : elles remplissent le rôle de la terreur en tant que méthode de contrôle.

Je pense qu'il est inutile d'expliquer la nature de cet état de fait. Quelle que soit la pression créée par les parois de l'autoclave, toute substance a son propre point critique, au-delà duquel elle passe inévitablement à un nouvel état de phase. L'eau, par exemple, a une température de 374 degrés centigrades et une pression de 218 atmosphères. À partir de ce point, elle passe à un état particulier appelé "fluide supercritique", à compter duquel aucun chauffage ou augmentation de pression n'a d'effet sur elle : elle se maintient dans cet état de non-équilibre. Au moindre changement de paramètres, une transition de phase se produit. À ce moment, l'entropie (comme nous avons convenu d'appeler la mesure de la souffrance de la société) acquiert la valeur maximale possible dans les conditions données, ce qui signifie que le facteur entropique (le produit de la température sur l'entropie) devient maximal dans l'équation ci-dessus. L'énergie de Gibbs devient négative pour toutes les valeurs du facteur enthalpique (la première somme de l'équation).

Si nous extrapolons cela à la société, nous pouvons dire que toute terreur est finie en termes de niveau et de degré d'influence sur la société : une limite est atteinte, au-delà de laquelle elle cesse de créer la peur et la terreur, qui sont les paramètres clés de la gestion de la terreur, et aucune restriction de la liberté, aucune violence n'est plus en mesure de renforcer la gestion de la société. Elle se "fige" dans un état de non-équilibre, prête à "exploser" à tout moment et n'attendant en fait qu'une chose : une poussée qui déchirera les parois de l'autoclave.

Le bichromate d'ammonium est un sel d'une grande beauté. Les cristaux orange vif sont absolument stables dans des conditions normales. S'ils sont versés dans une "glissière" et qu'un bâton chauffé ou une allumette allumée est placé au sommet de cette glissière, les cristaux orange commenceront immédiatement à se décomposer, une sorte de "volcan" apparaîtra, diffusant des émissions autour d'eux. Ce processus est inarrêtable, car la décomposition du bichromate d'ammonium dégage une grande quantité de chaleur, qui "enflamme" de nouvelles portions de sel. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que le "volcan" soit complètement consumé.

La société surchauffée, figée à l'état de fluide supercritique, peut y demeurer pendant un temps considérable ; à ce stade elle est analogue à cette même "obéissance d'esclave" dont les pseudo-intellectuels, qui "étudient" le peuple russe, aiment tant parler. Mais il ne s'agit pas là de soumission, mais de conditions artificiellement créées pour que le régime conserve sa capacité à gouverner. Cet état a ses propres particularités : les gens contraints à un tel état artificiel sont incapables de tout travail créatif. L'entropie de la société est maximale, et l'entropie est une énergie qui ne peut servir à l’accomplissement d’aucune tâche.

C'est pourquoi les dictatures terroristes sont toujours (j'insiste - toujours) stériles. Elles ne peuvent pas produire de sens, elles ne sont pas capables de percées scientifiques, elles ne peuvent pas créer de nouveaux biens matériels et de nouvelles valeurs. Tout ce qui se passe dans la sphère du développement matériel et cognitif dans une dictature terroriste se produit par inertie, lorsque les processus antérieurs continuent à fonctionner, mais en s'estompant.

Actuellement, le slogan "avoir autant d'enfants que possible" est à la mode. Mais la baisse du taux de natalité est une manifestation de la même logique : dans une société où la mesure de la souffrance est maximale, aucun projet d'avenir n'est possible, et avoir des enfants est un projet des parents, un projet pour leur avenir. Dans une dictature terroriste, il n'y a pas d'avenir, il n'y a que le présent et les processus du passé, qui s'effacent par inertie. Par conséquent, quoi que fasse le régime, il n'est pas capable de se développer dans des conditions de terreur - le développement n'a tout simplement pas de source.

La situation créée par la dictature terroriste, dans laquelle la société est transformée en un fluide supercritique spécial, explique également la "révolte russe", connue pour être insensée et sans pitié. Imaginez une cocotte-minute, chauffée au maximum, dont la paroi éclate. Ce qui va arriver est clair : une explosion. La substance enfermée dans l'autoclave, qui se trouve dans une phase extrêmement instable, repasse en une seule étape à des conditions normales. Dans un tel schéma, la société n'est capable que de destruction, elle est incapable de produire une autre œuvre, et il est tout simplement ridicule d'attendre d'elle une création en état d'explosion.

Il suffit que la direction (qui joue aussi le rôle de paroi du récipient) se fissure pour que le processus d'explosion soit inarrêtable, comme un "volcan" de bichromate d'ammonium. Dans ce cas, l'énergie libre de Gibbs négative contribuera à maintenir le processus spontané dans la société - jusqu'à sa transition vers l'état d'équilibre, dans lequel l'énergie de Gibbs devient égale à zéro, après quoi le processus "s'éteindra".

Le problème n'est pas la "mentalité d'esclave" de la population. Toute nation conduite dans un camp de concentration se comportera de la même manière. Les Juifs qui se sont rendus consciencieusement à Babi Yar et ceux qui, aujourd'hui, achèvent les terroristes du Hamas sont essentiellement le même peuple. Mais dans des conditions différentes. Et sous une gestion différente.

D'où la conclusion : le problème de la Russie ne réside pas dans son peuple, mais dans ses répugnants gestionnaires. Incapables de gérer autrement que par le terrorisme. Il ne s'agit pas de "réveiller le peuple", mais de créer des mécanismes qui reproduisent une gestion compétente et intelligente du pays. Des mécanismes qui permettent d'écarter les gestionnaires inaptes, incapables de mettre en place des schémas et des structures de gouvernance plus complexes, autres que la violence et la terreur.

Ce n’est pas de personnes dont nous avons besoin, mais de mécanismes, c'est-à-dire de règles de sélection et de filtrage de ces personnes. La recherche d'un nouveau leader et d'un père de la nation ne donnera rien. Des Navalny, Strelkov ou Prigojine viendront, mais en l'absence de mécanismes, tout se terminera de la même manière : soit ils se changeront en nouveau Poutine, soit ils seront simplement écartés par ceux qui deviendront le nouveau Poutine, que de nouveaux Solovyov (ou peut-être les mêmes) se mettront de suite à lécher et à entretenir de leur grandeur. Ce cycle est sans fin tant qu'il n'est pas interrompu, et le seul moment où l'on peut l'interrompre, c'est à ce stade.

Est-ce que cela veut dire qu'on baignera dans l'autosatisfaction ? Bien sûr que non. Au contraire, il y aura un grand nombre de contradictions totalement nouvelles liées à l'émergence de l'énergie créative dans la société, que le régime terroriste des mafiosi actuels a émasculée et détruite, la transformant en brasier. Et nous devrons apprendre à faire face à ces nouvelles contradictions, à les résoudre. Je pense que ce sera encore plus difficile et encore plus exigeant. Mais cela viendra plus tard. Pour l'instant, nous avons, dans l'ordre, d'abord l'explosion de la cocotte-minute (rien à faire, les conditions sont réunies), ensuite la tentative de créer un nouveau système social avec des mécanismes de formation de la gouvernance fondamentalement nouveaux, et par la suite seulement…

Saint-Pétersbourg, le 14 novembre 2023 О рабской покорности