" /> Kharkiv et Belgorod - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Kharkiv et Belgorod

- Posted in Lettres internationales by

Mercredi 24 janvier un avion russe de transport de troupes II-76 s'est écrasé à 50 km environ au nord de Belgorod, c’est-à-dire en territoire russe, à près de 120 km de l’Ukraine. La Russie a tout de suite accusé l'Ukraine d'avoir tiré deux missiles sur l'avion qui transportait, selon Moscou, 65 prisonniers de guerre ukrainiens devant être échangés en fin de journée. Certains Russes ont dit 85 tandis que des sources ukrainiennes supposaient qu’il n’y avait pas de prisonniers, mais des munitions dans l’appareil. La version la plus répandue fut celle de l’erreur imputable à une mauvaise transmission entre les officiers chargés de l’échange. Jeudi 25, alors que l’Ukraine décide de ne plus jouer sur la corde du « crime de guerre par tromperie », ses services de renseignement (GUR) disent que les prisonniers étaient un leurre, servant de "boucliers humains" pour masquer un transport d'armes massif en vue de très urgents bombardements de la zone frontalière avec Kharkiv. Cette version est peut-être la bonne.

À 15h15 le jeudi 25 émerge une précision de la bouche d’un représentant du GUR du ministère ukrainien de la Défense, Andriy Ioussov :  de hauts fonctionnaires russes étaient censés se trouver à bord de l'IL-76 qui s'est écrasé dans la région de Belgorod. Au dernier moment, le FSB "leur a en fait ordonné de ne pas monter à bord de cet avion et d'utiliser d'autres moyens de transport"... Ioussov estime que la vidéo tournée sur le site du crash ne montre pas d’amoncellement de corps et donne cette précision : seuls cinq corps ont été transportés à la morgue de Belgorod hier, chiffre qui correspond au nombre de membres de l'équipage".

Cette affaire met en lumière une nette montée du niveau de stress entre belligérants qu’il faut imputer au débat interne entre partisans du Kremlin au sujet d’une nouvelle offensive russe par le nord-est. Kharkiv pourrait être prise aisément selon les acharnés mais l’état-major craint un échec et ne prend aucun risque. Ce projet explique pourquoi Kiev multiplie les tirs en territoire en principe sanctuarisé : dans la panique, plus de règles. Vladimir Pastoukhov évoquait avant-hier 23 janvier le projet d’offensive :

« Une offensive sur Kharkiv, sans attendre l'été, apparaîtrait comme une démarche logique de la part du Kremlin. Je ne me permets pas d'affirmer qu'elle aura lieu. Je ne dispose ni d'informations ni de connaissances particulières à ce sujet. Mais en termes politiques comme d’opportunité stratégique, c’est inévitable.

Le fait que la Russie tienne prêt un corps d'armée assez consistant près de Kharkiv était connu depuis longtemps. C'est pourquoi, avant même le début de l'offensive ukrainienne dans le sud, j'ai supposé, comme beaucoup d'autres, qu'en cas d'échec, nous pouvions nous attendre à une contre-offensive de la Russie à l'est, vers Kharkiv, et que ce n'est qu'en cas d'échec de cette tentative qu'il serait possible de tirer une conclusion finale sur le début de la phase de positionnement de la guerre. Jusqu'à présent, tout va dans ce sens, mais il est prématuré de tirer des conclusions définitives. À mon avis, la Russie dispose encore des forces nécessaires pour une nouvelle offensive localisée. Toutefois, il s'agit d'un jeu risqué pour la Russie, où l'on s’engage pour un rouble et dont on se sort pour deux.

Des facteurs externes, non militaires, incitent Poutine à prendre des décisions risquées. Rien n'incite Poutine plus à attaquer sans attendre l'été que l’accroc momentané dans les livraisons d'armes occidentales et le financement de l'Ukraine en général. Bien qu'il soit très difficile de juger de l'état réel des choses sans participer au processus (et peut-être que les choses ne vont pas aussi mal pour les Forces Ukrainiennes que les médias le disent), la perception générale de la situation ne peut être effacée, et elle est extrêmement inquiétante pour l'Ukraine. Le plus important est que la productivité de l'industrie militaire européenne n'a pas été accélérée et que, même en présence d'une volonté politique clairement exprimée, il peut y avoir une pénurie élémentaire des armements nécessaires, en premier lieu des obus. D’ailleurs, la volonté n'est pas non plus au beau fixe. Biden est perdu sur la scène politique et n'arrive pas à s'en sortir. En Europe, les membres de l'OTAN sont en conflit. Dans le même temps, le nombre de leurs propres "Trumpistes" augmente dans tous les pays. Ils croient que la partition de l'Ukraine est possible et que c'est la solution.

Le Kremlin se trouve dans une situation que les Anglo-Saxons (qu’il déteste tellement), qualifient de momentum, c'est-à-dire au point où l'on est tenté de dire : "C'est maintenant ou jamais !" Je pense que la situation peut évoluer en miroir et que l'état-major russe sera soumis à une certaine pression politique, semblable à celle que nous avons connue en Ukraine il y a six mois, afin d'encourager les militaires à lancer une offensive sur Kharkiv avec des ressources plutôt limitées. La question se pose de savoir si Guerasimov lui-même dispose des arrières personnelles suffisantes pour enrayer cette pression. Peut-être que la campagne bruyante des réseaux Z (les ultra-patriotes NdT) sur le thème "Drang nach Kharkov" est précisément un reflet indirect de cette lutte entre les politiciens et les militaires au Kremlin.

La question vaut de l’or. La prise de Kharkiv, hormis l’optique purement militaire, évidente, ouvre à nouveau la perspective de réaliser le "plan Sourkov" des deux Ukraine avec la création d'un régime d’autonomie ukrainienne alternative dont la capitale serait la ville reconquise. Une telle tournure des événements reproduirait le schéma d'il y a un siècle et le projet bolchevique initial (de deux Ukraine NdT). C'est tentant pour le Kremlin, surtout dans le contexte de la campagne électorale de Poutine. En même temps, une offensive mal préparée pourrait devenir l'écorce de pastèque sur laquelle la machine de guerre pourrait glisser et se casser, pas seulement une jambe mais le cou. Il convient de rappeler que l'état réel de l'armée russe est encore très éloigné de l'image qu'en donnent les médias. Zaloujny lit également nos journaux, que l’on sait généralement prêts pour la jonction triomphale de l'armée russe à Kharkiv. Par conséquent, il ne m'étonnerait pas non plus que toute cette agitation n'aboutisse à rien. Quoiqu’il en soit, février s'annonce comme un mois tendu, fait d'hésitations angoissantes pour prendre une décision. »

Traduit par Divide