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Le casse-tête yéménite

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Les États-Unis ont lancé le 3 janvier dernier un “ultime avertissement“ aux Houthis et entamé quelques jours plus tard avec 13 pays alliés une campagne de frappes destinées à réduire la capacité de nuisance de ces irréductibles alliés de Téhéran… Dans la nuit du 22 au 23 janvier, de nouvelles frappes plus précises, plus cruelles sans doute que les précédentes, ont été menées, stimulant une apparente confiance en soi des principaux opérateurs que reportent les médias des puissances européennes.

Cette certitude d’avoir les moyens de vaincre, et donc réduire toute menace, constitue peut-être la principale erreur d’appréciation des puissances coalisées pour défendre la liberté du commerce international. Nul n’a l’air de comprendre à qui il a affaire, la leçon de l’Afghanistan n’a pas été apprise. La similitude du comportement de ces chiites avec celui des Talibans sunnites est pourtant évidente : dès l’annonce américaine, les impétrants répondent par une provocation, le lancement d'un bateau-drone chargé d’explosifs. Ce geste dérisoire valait déclaration de guerre et a conduit à une confrontation directe avec les Américains.

Depuis quelques semaines, les forces armées des États-Unis basées dans plusieurs pays de la région préparaient des paquets de frappes pour attaquer des sites de lancement des missiles, drones et vedettes rapides. Le message des États-Unis, à la fois par les canaux diplomatiques et via les médias, est clair : « arrêtez, ou bien on vous démolira méthodiquement ! » Du point de vue militaire la menace a été mise à exécution et le travail semble impeccable au bout de trois semaines de confrontation : aucun engin lancé par les Houthis n’atteint sa cible, des dizaines de “terroristes“ ont été tués, parmi eux sans doute au moins cinq instructeurs iraniens.

Cette réussite ne dissuade nullement les Yéménites de continuer. “Prosperity Guardian“ fonctionne à merveille mais ne remplit pas sa mission qui est de réduire la hausse prévisible des coûts du transport maritime. En ce sens, l’opération est aussi vaine que le fut la défense de Suez en 1956 ou la victoire française des Aurès. Les Houthis fanatisés se sentent pousser des ailes : ils sont en première ligne contre le Grand Satan lui-même, plus seulement contre son valet saoudien... Après tout, le groupe est en guerre constante durant la majeure partie des deux dernières décennies et il a tenu bon face à dix ans de frappes aériennes menées pas l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

À moins de considérer que ces coalisés n’étaient pas efficaces, n’étaient pas aidés du tout par les Occidentaux, ne disposaient pas d’images satellites, il paraît improbable que les frappes américaines emportent la conviction des Houthis. Voilà le raisonnement que tiennent les militaires français sur place, familiers de la région depuis que nous prîmes Djibouti voici 140 ans environ. À raison.

Les États-Unis tirent leur confiance en eux d’une réussite antérieure. En 2016, quand les Houthis ont tiré des missiles sur un destroyer américain au large des côtes du Yémen, la réponse a été foudroyante, trois installations radar sur la côte de la mer Rouge ont été anéanties. Après quoi, les Houthis n’ont plus jamais tenté le moindre tir contre un navire américain. Cette fois-ci, les leaders de la secte armée font mine d’avoir oublié cette leçon. Tout se passe comme si les "Houthis modèle 2024" étaient plus enragés que les "Houthis de 2016". On peut imputer ce changement à l’influence croissante de l’Iran qui n’a d’abord été qu’un allié de circonstance contre les Saoudiens.

Au départ, Téhéran ne se sentait pas d’affinités particulières avec les chiites de Sanaa qui ne relèvent pas d’une obédience proche et n’ont aucune accointance avec les mollahs duodécimains, pas même avec les Irakiens, les Bahreïnis ou les Libanais. Le chiisme yéménite est tout autre, il ne reconnaît que les cinq premiers imams et son opposition au sunnisme fut moins frontale. De sorte que la catéchèse chiite n’a jamais enseigné aux Iraniens le devoir de les aider. Beaucoup ont été surpris d’apprendre leur existence. Le choix par Téhéran de cet allié est presque aussi ambigu que celui du Hamas. Un choix opéré par les militaires qui sont désormais les véritables maîtres de l’Iran même si le pays demeure nominalement théocratique. Choix qui s’explique aussi par la laïcisation rampante de l’Iran où la doctrine chiite perd beaucoup de crédibilité en raison même de la confiscation du pouvoir par le “jurisconsulte“, les effets de ce gouvernement s’étant montrés déplorables…

Très conscients de l’instabilité de leur régime, les militaires iraniens ont porté la guerre à l’extérieur pour éviter qu’elle ne gagne aux frontières. Ils ont consolidé des avant-postes pouvant être sacrifiés, fournissant aux Houthis des missiles et des équipements sans pilote beaucoup plus modernes qu’auparavant. L’avantage pour Téhéran est d’être crédible dans sa négation de culpabilité : il est en guerre, mais nul ne peut lui en faire grief car les Houthis sont autonomes, bien plus que ne l’est le régime syrien.

De leur côté, les Houthis tirent un profit de la confrontation : une aura dans le monde arabe qui les a longtemps ignorés, la consolidation de leur régime contre celui qu’ils ont renversé. En effet, ils apparaissent comme des patriotes et non plus de simples supplétifs de Téhéran. Déjà, la résistance aux bombardements par les aviations arabes coalisées avait persuadé les masses pauvres du fait que les dirigeants sunnites n’étaient que des valets des monarchies pétrolières. Lesquelles, tout comme le régime yéménite légal, oubliaient le triste sort des Palestiniens… Abdulghani al-Iryani, chercheur “américain“ d’origine yéménite considère que les frappes "ne feront qu'accroître la confiance dans le mouvement et renforcer les Houthis, augmentant leur soutien populaire". Voilà quelqu’un qui connaît sans doute son affaire et mesure combien les populations miséreuses ayant enduré des ravages depuis plus de vingt ans sont avides de considération plus que d’une paisible prospérité, inaccessible au point de n’être pas même imaginable.

Divide le 23 janvier