Le groupe terroriste "État islamique" a revendiqué l'attaque terroriste qui a fait 84 morts et plus de 150 blessés en Iran. Cette revendication tardive est crédible parce que le mode opératoire est concordant avec les méthodes de ce groupe fanatique. Le choix du symbole que constitue cette tombe est cohérent : Soleïmani fut l’un des plus efficaces ennemis de Daesh et fit subir de lourdes pertes au groupe combattant. L’information peut toutefois être fausse dans la mesure où Daesh aime assumer la responsabilité d'actes terroristes qu’il n’a pas eu les moyens de commettre. Aux doutes et à la confusion habituelle en pareille affaire, s’ajoute que les principaux relais d’information ont raisonné sur des données fausses dès l’annonce du drame. Le traitement de l’information par les autorités iraniennes, leurs médias et par leurs contradicteurs de la diaspora en exil ne semble pas du tout professionnel sauf à considérer le flou comme une méthode devant servir à favoriser toutes les manipulations imaginables.
Si l’on se penche sur ce qui nous est détaillé aujourd’hui, et ne nous a pas du tout été reporté dans un premier temps, alors oui, on a bien affaire au groupe Etat islamique : existence de deux kamikazes très distants l’un de l’autre, pas forcément coordonnés sinon par leurs montres de manière à ne pas attirer l’attention. Or, il fut hier d’abord question de bombes placées dans des véhicules garés (dont on sait qu’ils avaient été examinés par les Gardiens de la révolution), de bombes énormes de fabrication militaire, ne pouvant être manipulées par des maquisards, télécommandées... En soirée, on rectifia pour expliquer que l'une des explosions avait été déclenchée par un kamikaze. Peu avant cette révélation, les autorités locales avaient nommé Daesh mais cette piste avait été écartée, le Guide choisissant de stigmatiser les Etats-Unis et Israël bien que leur implication directe ait été invraisemblable. Ce n’est pas tout à fait contradictoire car certains officiels iraniens ont déjà affirmé par le passé que Daesh était un outil d’Israël, en Irak aussi bien qu’en Afghanistan. Les Talibans aussi jugent que l’État Islamique est un résidu de l’occupation américaine...
L’accusation contre Israël est rituelle et ne demande jamais à être fondée parce que la guerre est continuelle entre les deux pays. Jérusalem préfère les attaques ciblées, les assassinats et sabotages. Très fréquents, par exemple celui du 18 décembre : plus de la moitié des stations-service iraniennes sont hors service à la suite d'une cyberattaque probablement soutenue par Israël. Si l’État hébreu veut ébranler le régime des mollahs (ce qui n’est pas vraiment certain) il ne peut que s’abstenir d’attentats faisant des dizaines de victimes civiles car ceux-ci rassemblent toujours la population autour des autorités. Lorsque le Guide accuse Israël de tous les maux, on ne le croit guère et ne s’émeut de rien.
Compte-tenu de l’ampleur et la cruauté de la répression qui a frappé la minorité baloutche depuis plus d’un an et a stimulé le séparatisme au sein de cette population, on pouvait soupçonner un groupuscule agissant au nom de cette minorité. Mais il était peu probable que la guérilla, très minoritaire et que ne soutiennent plus les puissances rivales saoudienne et pakistanaise, ait eu les moyens de l’action.
Le choix de cible et la manière de procéder présentent aussi de fortes similitudes avec les actions de l'organisation d'opposition radicale islamo-gauchiste Modjahedin-e Khalq dont on sait qu’elle dispose encore d'un réseau d'agents infiltrés dans les structures de direction de l’État iranien (ce qui justifie leur emploi par Israël). Cependant, ils ne pouvaient en aucun cas revendiquer un crime aussi peu payant pour leur image de marque puisqu’il s’agit d’une organisation chiite dont l’idéologie fait explicitement référence à l’imam Hosseïn (une figure de saint dont cette secte partage le culte avec feu Soleïmani).
Dans cette affaire, les plus hautes autorités se sont un peu ridiculisées. Elles ne sont pas crédibles en général et l’absence de message clair n’a fait que confirmer l’amateurisme des services de sécurité et la désorganisation qui avait déjà conduit à des graves accidents lors des funérailles du général Soleïmani. Révélant l’existence d’un kamikaze, le gouverneur de Kerman a semblé plus honnête que le gouvernement.
Le niveau de défiance générale et la contamination de tous par d’obscures théories du complot a conduit les quatre cinquièmes des analystes dissidents et exilés à conclure que la République islamique était elle-même est à l'origine du carnage. L’idée que les attaques terroristes à l'intérieur du pays sont organisées par le Corps des Gardiens est particulièrement populaire parmi les Iraniens qui critiquent les autorités et leur dénient toute empathie pour le peuple. Au cours des dernières années, le régime n’a pas su trouver le moyen de faire cesser les rumeurs qui veulent que les terroristes sunnites extrémistes soient des agents du Corps des Gardiens. La rumeur a voulu que l’attentat du 26 octobre 2022 à Chiraz ait été un coup monté pour faire cesser les manifestations contre les règles vestimentaires. L’attentat de Kerman a fait l’objet du même traitement par les principales figures de l’opposition et la résistance. Nul n’a posé la question de l’intérêt qu’il y aurait pour une police à tuer une centaine de ses soutiens déclarés. Il ne pouvait se trouver de détracteurs du régime islamique dans une réunion à sa gloire. Le régime peut-il avoir besoin d’intensifier la répression ? L'Iran bat déjà de très tristes records en cette matière. Lui faut-il justifier les exécutions d’espions ? On ne semble pas en avoir eu besoin ces dernières semaines.
Une cécité volontaire (ou haine aveuglante) empêche les opposants de cerner la situation et pose inévitablement la question de leur crédibilité. Leur défaut de jugeote explique pourquoi les gouvernements occidentaux tiennent la poignée de leaders charismatiques à une certaine distance, même si Biden, Trudeau et Macron les ont reçus et flattés…
Il ne fait pas de doute que beaucoup des révoltés de l’an passé ont trouvé réjouissant d’être inopinément vengés par ce crime de masse. Les réseaux sociaux s’en sont fait l’écho : « on a tué des imbéciles, tant mieux ». Qui pourrait leur en faire grief ? Le programme de Daesh étant plus répressif encore que celui du régime, la revendication d’aujourd’hui les prive évidemment de cette maigre joie !
Plus encore que la haine, le régime iranien suscite le mépris complet d’une large majorité d’Iraniens. Plus rien de ce qu’il affirme n’est jugé véridique. Pour autant, ce que disent les voix de la dissidence ne fait souvent pas beaucoup plus sens, qu’ils s’alignent sur les choix de Washington et aillent jusqu’à justifier pleinement les options de Netanyahou, proférant au passage des injures contre les Arabes (et leur religion) pris en bloc, ou bien qu’ils soient au contraire anti-impérialistes proclamés et solidaires de la Palestine. Ni les uns ni les autres ne sont en mesure de remplacer la triste bande d’assassins qui gouverne. Le peuple iranien ne s’unit pas autour d’un leader ? On s’en étonne moins à la lumière du traitement de sa tragédie par ceux qui devraient être ses porte-étendards.
Divide
