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Sur la "Défaite de l'Occident"

- Posted in Boustrophédon by

Aimer Emmanuel Todd n’est pas facile ; se forcer à l’écouter ou le lire n’est pas à la portée du tout venant. Pas seulement parce qu’il dénote, maniant des chiffres dans l’idée de corroborer des notions complexes et consolider des raisonnements qui ne sont pas tenus par les habituels bateleurs des plateaux télévisés. Todd a expliqué en 2015 qu’il ne croyait plus en la France pour des raisons qui s’avèrent fort bien discernées, il anticipe souvent l’inéluctable… Statisticien froid se montrant toujours trop amer pour être amène, souriant ni chaleureux, mais pas non plus colérique, méthodique comme une machine ne concédant jamais rien à ses contradicteurs, l’homme rend l’attachement à sa personne un peu difficile et son écoute malaisée. Tout ce qu’il dit n’est pourtant pas incontestable, certains de ses confrères, comme Maurice Godelier, ont pointé des “affirmations [...] sans démonstration, révélant plus l’humeur et les préjugés de l'auteur que sa rigueur scientifique“.

Ayant ébloui le public dès 1976 avec un livre anticipant l’effondrement soviétique, il a vendu une méthode scientifique ayant toutes les apparences de la rigueur sans être toujours d’une grande congruence. Les causes de la mort de l’empire pseudo communiste ne tiennent pas qu’à la démographie. La dénatalité et la masse de problèmes sanitaires et sociaux ne furent pas la pierre d’achoppement du socialisme réel : la population miséreuse ne se figurait guère mieux que sa condition. Le vrai souci vint du retournement des élites, soudain conscientes que le mensonge indéfiniment tenu sur elles-mêmes ne tenait pas. Excusez, mais nous étions alors souvent sur place, contrairement à M. Todd, et maitrisions l’idiome local suffisamment pour comprendre que les plus fortunés voulaient devenir des consommateurs comblés et accéder aux fruits défendus du marché capitaliste. Que la chute du régime doit plus à une sorte de Trahison des Clercs (cf. Julien Benda) lassés de manier un logos inadéquat qu’à une crise insurmontable. Il suffit ici de se remémorer la fameuse exclamation de Gorbatchev au cours d’un plénum télévisé : « ça, camarades, vous ne me le ferez pas croire ! » Le temps de vos balivernes est révolu, celui de la bascule est venu...

Todd affirmera plus tard qu’il doute de la scientificité de l’économie politique ; voilà qui est louable puisqu’il s’agit d’une idéologie de l’Occident au même titre que la Technique (cf. Jürgen Habermas). Peut-être faudrait-il donc oser plus et se rappeler que la Nomenklatura russe savait dès août 1968 (Prague) qu’elle mentait sur elle-même et sa raison d’être. Ici, l’intuition d’Edgar Morin en 1983 (« De la Nature de l’URSS ») fut sans doute plus pertinente et les révélations de Mikhaïl Voslenski en 1982 (« La nomenklatura Les privilégiés en URSS ») plus fondamentales que les expertises d’un statisticien se tenant à bonne distance du sujet étudié... Des éclairés comme Kossyguine se mirent dès le milieu des années 1970 à placer de l’argent en Suisse.

Les aveuglements de l’intellectualisme parisien étaient déjà meurtriers en ce temps-là ! L’Américain David Greber auquel on doit un travail sur la « Prévalence du travail insensé » et un livre posthume très modérément optimiste : « The Dawn of Everything: A New History of Humanity » (N.Y.: Farrar, Straus and Giroux, 2021) avait auparavant commis un essai salutaire nommé « Anarchisme, académie et avant-garde » où il comparait le milieu académique à une structure féodale sectaire dans laquelle des initiés s’adressent à leurs pairs en une langue qu’ils sont seuls à manier… Avec Todd, on y est ! Pour autant, nous n’allons pas négliger tout ce qu’il avance, qui n’est jamais anodin, surtout parce qu’en dépit de quelques erreurs que nous allons souligner, on est avec lui loin de l’amateurisme auquel la presse nous a habitués. Feuilletant son livre, on se persuade très vite que sa vraie cible n'est pas notre Europe et sa participation au conflit russo-ukrainien, que son but n'est pas de justifier vraiment la Russie mais de cerner les contours de la méga-puissance américaine et condamner le comportement des Etats-Unis. Sur ce point qui n'est pas notre objet, nous ne ferons pas de commentaire, n'étant pas de ceux qui comme le professeur Todd ont toujours démontré une connaissance universelle, su tout sur tout. Emporté par sa sureté de soi, il multiplie les erreurs de détails et les allégations à l’emporte-pièce, poussé par son éditeur à instrumentaliser l'urgence spectaculaire, il a été trop vite pour étre certain de devancer les concurrents. Cette fois-ci, le titre est bien vu, le moment opportun et le succès garanti : l’Occident court réellement à sa perte en conduisant des guerres brutales très meurtrières depuis trente ans au motif que sa suprématie est menacée plus sérieusement que jamais. Le discours qui a justifié cet engagement militaire tous azimuts n’est plus crédible. Nous vendons une liberté politique universelle dont nous sommes les seuls à faire usage (de moins en moins à vrai dire). Nous vendons le marché et le parlementarisme, la conduite de guerres propres et sans crimes, mais c’est d’abord pour conforter notre avance sur des sociétés trop traditionnelles pour comprendre l’étendue de notre humanisme. Notre action tient de la conquête espagnole du Mexique, justifiée sommairement par la conversion forcée : tuer pour obliger d’autres à moins tuer, professer que Dieu aime et n'a pas besoin de sacrifices humains. Cette méthode ne vaut plus, elle a épuisé ses effets. Nous nous sommes démasqués en mesurant à des aunes trop disparates les pertes humaines des protagonistes de nos opérations policières : qui a vraiment compté le nombre d’Afghans et d’Irakiens sacrifiés ? Le nombre de Congolais et de Soudanais ? Combien la France a-t-elle risqué de soldats au Sahel pour départager plus que pour vaincre ceux qu’elle désigna comme ennemis de l’humanité ?

Nous n’avons pas la réponse. Pas de chiffres fiables sinon ceux de NOS pertes, ce qui donne à l’homme blanc chrétien un prix infiniment supérieur à celui de tout autre humain. Nous n’avons pas une claire conscience de ce que nous faisons comme mal et où cette accumulation de bévues et bavures nous conduit. C’est net à Gaza où l’on ôte aux Palestiniens la dignité d’hommes. Même en Ukraine, où meurent des Européens de confession orthodoxe, nous ne prêtons guère attention au coût humain d’une guerre dont nous disons clairement qu’elle est conduite pour garantir notre sécurité. Ces évidences conduisent Todd un peu trop près du précipice : il qualifie l’agresseur russe d’agressé (voilà qui fera vendre le livre!) et ne veut pas voir de danger dans un régime qui ramène délibérément la société russe 150 ans en arrière, rétablissant les conditions du règne du tsar très réactionnaire Alexandre III. Todd n’a pas tort de requalifier l'impérialisme poutinien en simple souverainisme défensif, face à une OTAN offensive. Mais il ne devrait pas minimiser l’effet pervers des reconquêtes. Ce n’est pas seulement l’Ukraine que Poutine veut ramener à l’obscurantisme et la sauvagerie séculaire de la steppe, ce sont tous les pays instables de la région. Il conforte la démocrature turque et les tyrannies syrienne, iranienne et même afghane comme il consolide l’Egypte dictatoriale. Il est en guerre contre notre conception de la vie même !

Venons-en aux balourdises et erreurs de jugement : Todd estime que la Russie a " une économie et une société stabilisées "… Non-sens ! Les chiffres ne reflètent pas les réalités vécues. Il n’y a de dynamique que le complexe militaro-industriel, largement démantelé entre 1993 et 2003 puis lentement réhabilité et réformé, qui doit à la guerre sa croissance actuelle. Même les propagandistes patriotes savent que c’est le stock de chars soviétiques qui sert et non pas le peu qui est produit depuis 2010 environ. Poutine peut gagner en fabricant dix fois plus de munitions trois fois moins chères que les nôtres, cela ne dit pas que son industrie est performante.

Le bâtiment, à l’arrêt entre 1987 et 2001, a redémarré ensuite grâce aux importations massives de matériaux nobles et produits semi-finis de Turquie, d’Italie… rien de valable n’était plus fabriqué sur place. L’industrie de l’ameublement doit énormément à l’installation quasi-coloniale d’Ikéa qui a dévasté les forêts. Les infrastructures sont partout en piteux état, des immeubles mal bâtis dans les années 1970 s’effondrent, des installations chauffage urbain explosent, obligeant des dizaines de milliers de résidents à quitter leurs domiciles gelés (cf. Podolsk et Novossibirsk ces jours-ci). Todd ne voit pas la corruption dans les chiffres qu’il consulte. C’est effarant de niaiserie ! En Russie aujourd’hui, rien ne se fait sans pot de vins et les montants cumulés des ponctions illégales varient, selon les secteurs, de 9 % à 23 %… il est arrivé qu’on débusque des racketteurs ayant prélevé 35 %... un excès indécent. Quand 23 % d’un budget de réparation est volé, placé à Chypre ou Dubaï, qu’advient-il du chantier ? Quels matériaux sont finalement employés en lieu et place de ceux que le devis a présentés ? On peut bien-sûr se contenter d’admirer le nouvel habitat de luxe construit avec des matériaux composites modernes importés. On peut s’extasier devant la rénovation des maisons de l’époque socialiste & stalinienne (1923-1955) et des palais d’avant 1914 rénovés dans quelques très grandes villes Moscou, Kazan et Ekaterinbourg et bien entendu Saint-Pétersbourg…

La gestion des déchets est une catastrophe que la presse ne tente même plus de cacher ; celle de la santé publique une honte, les dispensaires de campagne ont été fermés en masse et de vastes régions vivent sans médecine. Là où la médecine privée ne trouve aucun client, il n’y a plus d’hôpitaux en état. C’est la cause de la mortalité élevée des hommes que déciment l’alcoolisme et la violence et qui meurent de ce dont un médecin français vous guérit sans peine, et même un médecin iranien (en dépit de la pénurie de médicaments liée aux sanctions). Le net recul de la protection sociale stimule en Russie la nostalgie du soviétisme qu’il ne faut pas rendre coupable de la surmortalité masculine après 1956. Sitôt qu’on libère des millions de détenus de la terreur stalinienne, les décès sont nettement moins prématurés.

La société russe d’aujourd’hui ne surmonte qu’une seule tare du régime précédent : l’alcoolisme de masse. Elle s’en tire d’ailleurs très très lentement et pour des raisons moyennement honorables : la jeunesse trouve plus de distractions, elle est rivée aux écrans, droguée aux jeux vidéos ; les conversions à l’islam sont en hausse, stimulées par l’afflux de migrants d’Asie centrale dont les solides structures familiales séduisent beaucoup qui veut de cette stabilité que Todd a rêvée. Et puisque ce professeur ne voit comme repères que les chiffres de la natalité, il devrait savoir que jamais la natalité ne fut plus basse en Russie depuis le pic de 1991 : https://www.svoboda.org/a/v-2023-godu-v-rossii-rodilosj-menjshe-vsego-detey-posle-1991-goda/32772272.html

La Russie a tout à fait conscience de vivre un nouveau « temps des troubles » comme celui qui intervint au milieu du XVIIème siècle entre Ivan le Terrible et l’arrivée du premier Romanov. Certains pensent que ce temps n’arrivera qu’à la mort de « Vova le Terrible », quand d’autres s’y voient déjà. De toute évidence, la science dure ne prend pas en compte les dimensions du désespoir, n’entend pas les voix de la déshérence qui s’exprime dans les musiques « actuelles et amplifiées »… quoi de plus déprimant que ce qu’écoutent les jeunes Russes ?

Par Divide le 15 janvier 2024

P.S. : un court extrait du livre de Todd suffit à montrer que le scientifique n’a pas d’outil pour mesurer la force morale des peuples :

« Les plus surpris par la résistance militaire ukrainienne ont été les Russes eux-mêmes. Dans leur esprit, comme dans celui de la plupart des Occidentaux informés, et, à vrai dire, dans la réalité, l'Ukraine était ce qu'on appelle techniquement un failed state, un " État failli ". Depuis son indépendance, en 1991, l'Ukraine avait perdu environ 11 millions d'habitants par émigration et baisse de la fécondité. [...] Elle avait certes été équipée en missiles antichars Javelin par l'Otan, et disposait dès le début de la guerre des systèmes d'observation et de guidage américains, mais la farouche résistance d'un pays en décomposition pose un problème historique. Ce que personne ne pouvait prévoir, c'est que l'Ukraine allait trouver dans la guerre une raison de vivre, une justification de sa propre existence. »

Le statisticien est ici de nouveau en retard : la société ukrainienne manifeste depuis trois mois un état d’épuisement qui peut remettre en cause sa volonté. Les experts ne le voient pas encore ?