À supposer qu’il ait été réellement perpétré par des terroristes étrangers, l’attentat de Kerman renvoie l’Iran à sa gestion hasardeuse d’un voisin très remuant, indocile et inamical qui n’est pas le Pakistan. Téhéran a fait mine de punir la grande puissance sunnite nucléaire et a été en retour bombardé par une aviation performante. L’Iran ne disposant pas d’aviation opérationnelle, il ne pouvait intimider les appareils entrés très brièvement dans son espace aérien pour punir des militants baloutches réfugiés en Iran. Ces gesticulations dangereuses voulaient délivrer un message : les deux hommes qui se sont fait exploser à Kerman ne venaient pas du nord comme on l’a clamé, mais de l’est. Et si toutefois il s’agissait bien de citoyens tadjiks enrôlés dans Daesh, ils auraient bénéficié d’une logistique purement locale, ce qui justifiait de punir des Baloutches.
Le choix de canarder le Pakistan a été une manière de dédouaner l’Afghanistan sur qui se portent spontanément les soupçons en raison de la présence de cellules de Daesh sur son territoire. Puisque les Talibans regrettent de ne pas parvenir à résorber des poches de résistance d’extrémistes originaires des pays de l’ex-URSS, les terroristes ne pouvaient arriver que de chez eux. Leur transit devait ainsi être interprété comme un acte de malveillance, mais comment signifier que c’est intolérable ? Les Américains se sont tout de suite dits informés sur les exécutants et commanditaires ? Leurs informateurs pouvaient être des Afghans. Malgré cela, Téhéran s’est bien gardé de pointer ce voisin du doigt.
C’est qu’affronter les Afghans a été de tout temps un défi insurmontable alors même que leur pays fait partie de la zone d'influence culturelle iranienne. Les deux pays ont 900 km de frontière commune. Un dialecte du persan parfaitement compréhensible est la langue maternelle d'environ 40 % de la population afghane et constitue la seule langue de communication interethnique, employée du nord turcophone au sud pachtoune. C’est surtout la langue de la capitale, Kaboul, et jusqu’au dernier retour des Talibans c’était à peu près la seule langue écrite, support de tous actes administratifs.
À cette situation voulue par toutes les dynasties de monarques afghans s’ajoute deux vecteurs d’intégration mutuelle. D’abord,Téhéran est le principal partenaire commercial de Kaboul. L’Afghanistan ne pourrait pas survivre sans ce commerce. Ensuite, l'Iran accueille en permanence le plus grand nombre de migrants afghans au monde, 3 millions selon les estimations officielles pas loin de 5 millions selon certaines sources proches des institutions qui les aident. Ce nombre est difficile à établir parce que les Afghans vont et viennent, souvent travailleurs saisonniers célibataires qui conservent un foyer au pays.
Bien que son influence plurimillénaire soit considérable et qu’il dispose de nombreux moyens de pression, l’Iran a très tôt renoncé à l'hégémonie en Afghanistan : les autorités iraniennes ne croient pas pouvoir dominer le pays. Depuis le milieu du XVIIIè siècle, aucune équipe dirigeante ne s’est jamais chargée de cette tâche. Les militaires sont préoccupés de la sécurité, du grand banditisme, de la garantie des ressources en eau provenant de l'Afghanistan. D’où la nécessité d’amadouer les Talibans, les traiter plutôt bien, comme d’égal à égal, sans toutefois jamais cesser de les menacer d’actionner des leviers de déstabilisation de leur émirat.
Ces leviers ont été actionnés dans les années 1990. L’Iran avait alors une approche plus offensive, promouvant ses intérêts par le biais des minorités ethno-religieuses locales. À l'époque, l'Iran chiite considérait les radicaux sunnites comme son principal ennemi en Afghanistan. Le principal contrepoids de Téhéran aux Talibans-Pachtounes était les chiites afghans, en majorité Hazaras et représenté par le Parti de l'unité islamique (Hezb-e Vahdat-e Islami). Bien que sunnites, les Tadjiks ont aussi été soutenus par l'Iran dans la mesure où leur islam était plus modéré et tolérant avec le chiisme. Téhéran a donc beaucoup assisté l'Alliance du Nord tant qu’elle a subsisté. Une photo prise en Afghanistan à la fin des années 1990 circule encore sur le web, montrant le légendaire chef de guerre tadjik Ahmad Shah Massoud avec un jeune représentant du Corps des gardiens de la révolution islamique, un certain Qassem Suleimani.
Très fâchés de cette ingérence, les Talibans ont été cruels. Lors de leur prise de Mazar-e-Sharif en 1998, ils ont massacré les partisans de l’Iran, pris d'assaut le consulat iranien et tué 11 diplomates. Dans la foulée, les Talibans ont fermé un barrage sur le fleuve Helmand, qui alimente en eau les provinces iraniennes du Sistan et du Baloutchistan. L'Iran a réagi en envoyant environ 70 000 soldats à la frontière afghane, mais a fini par s’abstenir, se contentant de soutenir Massoud. En 2001, l'aversion pour les Talibans était si forte que Téhéran a commencé à coopérer avec les États-Unis ! Les deux pays ont été de fait alliés durant l’invasion américaine et l’Iran a soutenu l’intronisation de Hamid Karzaï. La rupture de cette alliance est une initiative américaine liée à l’invasion de l’Irak. Elle conduit Téhéran à rechercher des accords partiels avec certains chefs de la résistance talibane opérant dans la région frontalière.
Cette diversification n’empêche nullement de poursuivre une politique de résistance au centralisme de Kaboul par la consolidation des partis chiites : des dizaines de médersas et de mosquées chiites seront construites grâce à des fonds iraniens. À la fin des années 2000 s’ouvre à Kaboul l'université islamique Khatam al-Nabiyin dont sortent un millier d'étudiants chaque année, dûment imprégnés de pensée chiite par des enseignants formés en Iran. Les Etats-Unis ne semblent pas se formaliser de cette implantation. L’Iran est une sorte de contrepoids face au Pakistan dont les liens étaient quasi exclusifs avec les Talibans. Les projets de Washington pour l'Afghanistan ne concordent pas avec ceux d’Islamabad.
Au bout d’une décennie d’occupation par les armées de l’OTAN, les dirigeants iraniens dressent un bilan mitigé de leur influence en Afghanistan, remarquant que le rôle de protecteur des minorités peut favoriser une escalade des tensions avec le pouvoir pachtoune sans pour autant garantir une vraie autonomie politique des Tadjiks et des Hazaras. Il faut admettre qu’une seule ethnie va demeurer dominante en Afghanistan, donc réévaluer le rôle des Pachtounes et surtout considérer qu’ils sont le seul allié possible contre une éventuelle pression américaine, voir une aventure militaire dont on menace sans cesse l’Iran. Téhéran va donc fournir des armes à la résistance talibane à partir de 2015, héberger en secret des membres de la famille ben Laden et des terroristes d’al-Qaeda, organisation avec qui elle est théoriquement en guerre. Le discours des officiels iraniens s’infléchit légèrement : moins souvent désignés « menace pour la sécurité des voisins », les Talibans sont qualifiés de "partie intégrante de l'Afghanistan", tendance politique amenée à cohabiter avec d’autres...
Ce revirement est largement imputable à la panique provoquée par la nouvelle d’une reconstitution en territoire afghan des cellules de Daesh écrasées en Irak. Abattre l’Iran est une priorité de l’État Islamique et Téhéran considère que la menace est réelle. La coopération entre forces autrefois irréconciliables devient évidente en mai 2016, lorsque le chef taliban Akhtar Mansour est tué par une frappe de drone américain alors qu’il entrait au Pakistan depuis l'Iran. Fin 2018, Téhéran admet pour la première fois avoir accueilli des émissaires et quelques mois plus tard de vraies délégations talibanes viennent en Iran à plusieurs reprises.
Le régime des mollahs se trouve en fait acculé et obligé de traiter avec sa « droite fondamentaliste » au moment où des mouvements nettement laïcs menacent sa survie. Les luttes féministes sont l’antichambre d’une insurrection contre les lois religieuses. Téhéran doit en outre veiller à limiter le trafic d'opiacés en même temps que s’y associer afin d’en tirer des revenus partagés avec les Talibans. Il faut s’accorder avec l’émirat sur les modalités du transit vers l’Occident via l’Irak, la Turquie et le Caucase, de manière à limiter la hausse constante du trafic incontrôlé qui alimente la toxicomanie des Iraniens, en hausse constante. L'ONU estime que l'Iran représentait 90 % de la consommation mondiale d'opium en 2019, ainsi que 72 % de celle de morphine et 20 % de celle d'héroïne. Les autorités iraniennes affirment qu'il y a environ 2 millions d'opiomanes au total dans le pays ; c’est un chiffre trafiqué à la baisse. Dans l’hypothèse où il paraitrait nécessaire de faire cesser cette consommation, seule une coopération avec les Talibans offre des garanties d’arrachage des plans de pavots : au cours des quarante dernières années, seuls les Talibans ont réellement interdit en 2001 la culture par une terreur subite qui fit chuter de 91 % la culture du pavot en Afghanistan. Dans les deux provinces de Helmand et de Nangarhar, qui sont les centres de la production mondiale d'opium, la culture du pavot était tombée à presque zéro. Aucune autorité dans le pays n'avait jamais obtenu de tels résultats, ni avant, ni depuis...
Pour l’heure, une telle sévérité n’est pas à l’ordre du jour, les Talibans sont plus conciliants et financent leurs activités subversives par la production d’opiacés. Ils ne font plus confiance aux Organisations Internationales, ne croient plus que l’ONU puisse les sortir de l’ornière, savent très bien que leurs perspectives restent vagues et leurs succès ambigus tant que le régime reste privé de relations internationales. Le Pakistan les accable en leur renvoyant un million de ressortissants sans travail, l’Iran ne leur propose aucune aide, se contentant de les adresser à la Chine. Cette dernière pèse un peu sur leur régime grâce à deux leviers : les promesses d’investissement et la garantie que le Tadjikistan laïc ne se lancera pas dans une nouvelle querelle frontalière, n'aidera guère le fils de Massoud. Pékin tient ce pays endetté à bout de bras et pourrait rapidement être le seul point d’appui des Talibans aussi.
L’ingérence chinoise est ici facteur de stabilité : on conseillera vivement aux montagnards fondamentalistes de créer les conditions d'une participation des minorités à la gouvernance du pays, de ne pas toucher aux intérêts de l’Iran, de protéger les mosquées chiites que Daesh plastique à plaisir. Déjà les rangs du mouvement sunnite se sont enrichis d'éléments ethniques non pachtounes, dont des islamistes chiites, perçus comme des ennemis jurés dans les années 1990. Il s’agit pour eux de désamorcer les tentatives de la tendance la plus mystique et idéologisée du régime iranien qui, à l’exemple de l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad, ne pardonne rien et condamne l'établissement de relations apaisées avec les nouveaux maîtres de Kaboul.
Divide
