Londres, Paris, Berlin et Stockholm ont affirmé avec force ces jours-ci qu’il n’était pas question de céder à Poutine et que par conséquent tout serait mis en œuvre pour que la guerre continue. Zelenski dit plus d’une fois par jour à ses concitoyens qu’ils doivent être certains de la victoire, qui prendra la forme d’une débâcle russe et aboutira à la restitution de tous les territoires occupés depuis 2014. Il est de moins en moins sûr que le peuple ukrainien en soit persuadé. Et il est certain surtout que beaucoup ne veulent pas mourir pour des territoires sinistrés et peuplés de gens qui pourraient être difficiles à intégrer dans un futur Etat ukrainien stable et prospère. Repousser les Russes est une nécessité, reprendre la Crimée pourrait par contre coûter des mois d’affrontements, sacrifier des dizaines de milliers de vies...
Ces Ukrainiens peu convaincus par la guerre sont plus nombreux que notre presse veut nous l’avouer. Ils se taisent, mais votent avec les pieds. La Tissa (ou Tisza) est un fleuve qui prend sa source en Ukraine, suit la frontière de ce pays avec la Roumanie puis la Hongrie, traverse la Hongrie et se jette dans le Danube en Serbie. Tollé dans les réseaux sociaux : de nombreux Ukrainiens mobilisables la traversent à la nage depuis quelques semaines. Dadakinder s’en réjouit dimanche 14 janvier et y revient ce mardi 16, extraits :
« Je me réjouis de chaque Ukrainien qui a pu traverser la Tisza à la nage. Chacun d'entre eux a sauvé une vie humaine et préservé un fragment de l'Ukraine.
1 Rester ou partir, se battre ou ne pas se battre - la réponse à cette question ne devrait pas être donnée par l'État, mais par chaque individu. Les Ukrainiens qui sont déterminés à se battre et ceux qui refusent de le faire doivent pouvoir réaliser leur volonté. "Et si tout le monde s'enfuit ?“! Eh, c'est le choix de "tout le monde". Si vous pensez que c’est inacceptable et que "tout le monde" devrait être forcé de faire un autre choix, plus "patriotique", alors une contre-question se pose : pourquoi quelqu'un devrait-il mourir pour un État qui ne lui laisse aucun choix ? Pour sauver un système répressif qui concède que les retraités mourront si l'Occident cesse de leur donner de l'argent ?
Un État qui ne laisse pas les gens sortir du pays pendant une guerre n'est pas un État. C'est une prison. Une armée dont les rangs sont renouvelés par des safaris en minibus n'est pas une armée. C'est une escouade de barrage routier. "Qu'est-ce qu'il reste à faire ? Se rendre ?" Non , pourquoi ? Il y a en Ukraine des gens qui sont prêts à se battre jusqu'à la dernière cartouche, que nous ne produisons pas. Et puis il y en a d'autres. Chacun devrait avoir le choix. Le droit de se battre. Le droit de prendre la porte.
2 La perte de vies me dérange plus que la perte d'un État. Cela n'est pas seulement une question d’opinions, cela tient à mon expérience. Je suis né dans un pays qui n'existe plus. Et alors ? Le pays a disparu, mais je suis là. Je vis. Je respire. J'aime. Et je sais que l'on peut survivre à la mort d'un État. Mais on ne peut pas survivre à sa propre mort.
Il y a aussi une nuance de nature ethnique. Le pays qui exige de moi le patriotisme est celui qui me rappelle sans cesse que je suis un "non-Ukrainien", un descendant des "occupants", parlant la "langue de l'ennemi". En supplantant ma culture, mes symboles et la mémoire de ma famille, mon pays me dit qu'il n'est pas le mien, que tout ce qui est mien lui est étranger, et que si je veux devenir des leurs, je dois me soumettre à un ensemble de critères imposés, devenir un autre, pas moi-même. Rien de tout cela ne suscite le désir de mourir héroïquement pour la Patrie.
Il n'est pas convenable d'exiger le patriotisme de personnes envers lesquelles on n'a que des griefs et des insultes. Ma mère est une "rousnya", mon père un "vatnik" (emmitouflé c’est à dire un Russe docile NdT), mon frère un "katsap"(ancien terme péjoratif désignant des Grand-Russes NdT), mon grand-père est un "sovok"(soviétique)... Et nous sommes tous obligés d'aimer l'Ukraine.
3 Parlons de mon grand-père. Le voilà jeune homme, il monte au front, chasse les fascistes de la RSS d'Ukraine et reste un infirme qui sanglote dans sa chambre tous les 9 mai. Dans les années 1990, on pouvaient encore voir de tels grands-pères fouiller les ordures dans les ruines de leur pays. Mais désormais, c'est fini : le 9 mai ? Annulons-le ! Les monuments ? Démolissons-les ! Pas d'argent ? Vendons notre chien ! Votre exploit n'est pas un exploit. Vous êtes pire qu'un fasciste ; quand donc allez-vous tous crever, bande de sov’s ?
Devant une telle attitude, je pense aux Ukrainiens que mon pays jette au front aujourd'hui. Demain, ils reviendront sans bras ni jambes. Ils pleureront aux anniversaires. Et après-demain, on leur dira qu'ils ne sont plus des héros et leurs monuments seront remplacés par d'autres. Je ne crois pas en Dieu. Mon père y croyait. Il était orthodoxe. Il aurait fait partie des millions de personnes que notre État a décidé de ne pas féliciter cette année, se contentant de leur souhaiter « Merry Chrismas » (report de Noël au 25 décembre catholique NdT). C’est le jour de la libération de Kiev ? Démolissons le monument aux libérateurs ! Humilions un peu les vétérans moribonds d'un pays pauvre. Harcelons les chauffeurs de taxi et les commerçants, interdisons les chansons, les livres, les idées..... Vous voyez, il ne s'agit pas de savoir qui a raison ou qui a telle ou telle opinion. Il s'agit de la façon dont notre pays traite ses propres citoyens. Leurs droits, leurs sentiments, leur histoire, leur mémoire. Bref, souvenez-vous, mes amis, que l'individu est plus important que le pays. La vie importe plus que l'État. Votre devoir est de survivre et de vivre. 14/01/2024
« Je sais qu'il y a des gens en Ukraine qui non seulement ne se sont sauvés nulle part, mais se sont portés volontaires pour le front. Ce sont des héros. Pourquoi ? Parce qu'ils ont mis en jeu leur bien le plus précieux - leur vie - et qu'ils sont prêts à y renoncer pour que d'autres puissent vivre.
Ce qui est fondamental ici, c'est la volonté. Ils ont DÉCIDÉ de se battre. Sans cette décision volontaire et subjective, il n'y a pas de héros ni d'exploit. Il n'y a rien d'héroïque à ce qu'un soldat se batte parce qu'il a été attrapé par un minibus et jeté dans une tranchée.
1 Pourquoi avons-nous si peur de demander aux Ukrainiens ce qu'ils veulent - des fusils ou des frontières ouvertes ? Parce que nous sommes des êtres humains et que nous connaissons la réponse. Personne ne veut mourir. Surtout pour un État qui ne laisse pas le choix.
Certains sont des héros, d'autres des insoumis. Mais il y a aussi les troisièmes : mutilés, commotionnés, jeunes qui se sont battus et ne peuvent plus se battre, mais qui peuvent encore vivre. Eux aussi sont enfermés. Et ce sont aussi des "débiteurs".
Ceux qui poussent aujourd'hui les hommes ukrainiens dans les tranchées ont touché 30 ans durant des subventions pour nous guérir de la "masculinité toxique". Aujourd'hui, ce sont les mêmes qui nous disent : "Aux armes !".
Je suis désolé, mais un sexe liquéfié est devenu le lot de beaucoup d'entre nous. Ce qui n’est oas une raison pour franchir la frontière. Contrairement à cette vielle connaissance - un garçon transgenre nommé Jan, qui s'est brusquement souvenu à la frontière qu'il était Jana et qui, de Berlin, exige maintenant le patriotisme des Ukrainiens - des centaines de milliers de nos garçons n'ont pas l'occasion de traverser trois assauts de féminisme au poste de contrôle polonais. Au lieu de cela, ils ont le "devoir civique" de s'asseoir derrière une mitrailleuse enrayée dans un marécage sanglant, de défendre un État qui ne peut pas construire une usine de cartouches, et d'espérer que le peuple se cotisera. Ironiquement, la seule chose qui les sépare de la mort est leur "masculinité toxique". .....
3 La clé pour sauver l'Ukraine est de sauver sa substance - le peuple ukrainien et, par conséquent, le plus grand nombre de corps possible : des unités biologiques, sans lesquelles aucune société, aucun pays, aucun État n'est possible.
Brûler "héroïquement" dans des chaudrons les restes d'Ukrainiens fertiles et productifs, revient à tout perdre de toute façon, parce que le destin tient à la démographie... non, personnellement, je ne vois pas l'intérêt d'une telle démarche. Mais c'est moi. Et celui qui voit cet intérêt - qu'il commence par lui-même.
Il n'y a pas de démocratie sans sujet et sans droit de dire non. S'il n'y a pas de sujet, il n'y a pas d'acteur qui signe un contrat social. S'il n'y a pas de contrat, il n'y a pas d'obligations.
Je propose de voir des graines dans les corps ukrainiens. Plus nous conserverons de graines, plus nous aurons de matériel pour la renaissance.
Survivre n'est pas une honte. Survivre, c'est gagner. 16/01/24
Traduit par Divide
