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À Bagdad, tout est "tranquille"

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Le bombardement méthodique des sites militaires du nord-Yémen qui se poursuit ne dissuade nullement les Houthis de tenter de provoquer ne serait-ce qu’un naufrage pour qu’enfin on les prenne au sérieux. Leurs échecs répétés ne sont toutefois pas une garantie de succès pour la coalition anglo-saxonne et par conséquent la guérilla a déjà un effet très notable sur le coût du transport maritime, notamment pour l’Italie. Suite aux menaces de couper un câble Internet sous-marin de haut débit reliant Marseille à Dubaï et Hong-Kong, on s’attendait à une médiation chinoise. La Chine aurait, selon une majorité d’experts, les moyens de peser sur l’Iran et donc d’imposer la fin des hostilités aux Houthis. Rien de tel ne semble avoir eu lieu ni même être à l’ordre du jour. L’inertie chinoise déconcerte. Et Le Monde de nous dire mardi 6 février : « Pékin considère le nouveau front au large du Yémen comme une excroissance du conflit entre Israël et le Hamas et refuse de jouer de son influence sur l’Iran, comme le lui demandent les Etats-Unis. »

Cet étonnement tient peut-être à un défaut de vigilance : on ne remarque pas comment la Chine se positionne au Moyen-Orient et quelles sont ses attentes dans la région. Ses attentes se résument au départ des États -Unis, dont elle a pris résolument la place en Afghanistan, qu’elle peut déjà presque remplacer au Pakistan, auxquels elle veut succéder en Irak. Le raisonnement est ici illustré d’images hétéroclites, mais sa rationalité est évidente  : https://www.youtube.com/watch?v=pE-jYbtcuxQ

En décembre dernier, le gouvernement irakien a subitement ordonné la mise en œuvre intégrale de l'accord-cadre Irak-Chine signé il y a deux ans. Cet accord comporte des éléments positifs pour l'Irak et d'autres qui le sont moins. Parmi les bonnes choses, le développement intensif des infrastructures de transit et transport de l'Irak, mais une clause stipule qu’il peut s’accompagner du déploiement de forces militaires mercenaires chinoises pour assurer la sécurité de la construction et de l'exploitation ultérieure. Une nécessité alors que les Américains sont encore sur place et censés assurer cette sécurité ?

La Chine investit en Irak dans le cadre de la nouvelle route de la soie, constituée comme on sait d’itinéraires divers, ferrés et routiers alternatifs débouchant en Syrie ou Turquie après avoir traversé l’Iran, l'Irak, divers pays l’Asie centrale et du Caucase. L’investissement chinois promis servirait surtout à remonter le niveau de la production pétrolière qui plafonne actuellement à 1,3 million de barils par jour et que Bagdad ambitionne de hausser à terme à 8 millions de barils par jour. L’accord estime réaliste d’y parvenir en 2028. Jamais Washington ne s’est engagé à ce degré. Mais la confiance de la Chine est limitée pour ce qui est du savoir-faire des autochtones. Ce méga-projet prévoit un recours accru à l’expertise iranienne. Il semblerait que les Chinois veuillent favoriser l’immixtion de l'Iran dans les affaires irakiennes ; par exemple, les travaux de construction pourraient être confiés à des entreprises appartenant au Corps des Gardiens. L'Irak y perdra inévitablement une partie de son indépendance. Mais ce n'est pas tout, selon des données non-officielles, la Chine bénéficiera d'une remise d'au moins 30 % sur le pétrole et les produits pétroliers irakiens. C’est à dire qu’en gros elle obtient de l’Irak les conditions que les circonstances imposent à l’Iran sanctionné (le prix du pétrole iranien n’est pas public, les Iraniens sont muets comme des carpes sur ce sujet).

Ainsi, l’aventure américaine en Irak tourne-t-elle au désavantage de l’hyperpuissance : l’Iran s’est immiscé partout. À la faveur du désordre irakien, il a offert ses services contre les terroristes sunnites que les Américains avaient contenu sans les éradiquer. Le doute sur l’origine de Daesh et sur les circuits de son financement n’a pu être levé qu’au prix d’une alliance tactique avec l’ennemi iranien. Les monarchies sunnites ont été déstabilisées par l’extrémisme sunnite qui semblait autant défier leur arrogance que promettre d’exterminer les apostats chiites. Bien des Saoudiens ont considéré que le maintien d’un foyer de tension en Irak était pour les États-Unis un moyen de contrôler leur partenaire privilégié. Entretenir la tension entre le Royaume gestionnaire des lieux saints et l’Iran subversif servait aussi à les contraindre de s'affronter pour le droit de dominer l'Irak. Pékin propose de laisser les deux puissances investir et donc de se partager les dividendes.

Il est possible que ce grand dessein n’aboutisse pas pour diverses raisons ; la Chine est entrée en récession, les Etats-Unis semblent bien plus dynamiques. Cependant, certains éléments de l’échafaudage sont en place. D’une part, l’Arabie saoudite demeure prête à placer 3 milliards de dollars en Irak. D’autre part, en dépit de graves revers militaires, l’Iran consolide ses positions dans ce pays. Les Arabes chiites majoritaires disposent de milices qui se mettent au service de l’Iran. La force dite de mobilisation populaire (Hashd al-Shaabi) est une structure parapluie où se retrouvent entre 100 000 à 150 000 combattants, intégrant désormais des représentants d’autres confessions. Elle constitue un outil de contrôle sur la politique intérieure mais aussi de pression sur les pays voisins.

Ce que la Chine peut obtenir à moyen terme, c’est une alliance tri-partite qui reviendra à une sorte d’absorption de l’Irak par le système entrepreneurial du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique, cette milice confessionnelle devenant de facto un exportateur global d’hydrocarbures. Cela revient à priver l'Arabie du leadership sur le marché pétrolier, et donc réduire son influence politique ; à moins qu’elle n’entre dans le consortium pour ne pas tout abandonner à la puissance chiite.

Pékin mise sur le pragmatisme, l’aptitude à l’oubli ou au pardon des crimes antérieurs. C’est risqué parce que les Iraniens n’oublient jamais un affront, que les Arabes le savent très bien et ne peuvent que craindre l’éventualité que l'Iran devienne l’un des trois acteurs majeurs sur le marché du pétrole. Un Iran prospère ne garantit rien de plus qu’un expansionnisme accru. Bloqué à l’est par l’opposition des Talibans, du Pakistan et des régimes séculiers d’Asie centrale, l’Iran ne peut que se lancer vers l’ouest et contrecarrer notamment les intérêts turcs au sud Caucase. Pour la bonne raison que l’Iran ne pourra pardonner le camouflet de l’offensive turque réussie dans une région qui fut un fief perse depuis les Achéménides. Aujourd'hui, la Turquie a presque pris le contrôle du tout le Caucase, forçant l’Arménie à traiter, tandis que l’Union européenne pousse les trois petits pays à s’accommoder de ce dirigisme turc qui garantit un contrôle de l’OTAN sur certaines voies de communications et approvisionnements.

La pression est si forte que l'Iran a choisi d’offrir une sortie honorables aux belligérants du Karabagh : Téhéran laisse construire une déviation sur son territoire, sorte de pont reliant l'Azerbaïdjan au Nakhitchevan, ce qui ouvre une voie directe vers la Turquie. Nul doute que Pékin contribue à persuader les parties de la justesse de ces arrangements. Il lui faut avancer, prudemment mais sans jamais s’arrêter, même si le rival américain fait mine de vouloir stationner et semble toujours parvenir à châtier tout individu qui aurait eu le toupet de réussir une attaque aboutissant à la mort de quelques uns de ses ressortissants.

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