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Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Retour de Kiev

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En France, il n’est pas de bon ton de faire état du moral des Ukrainiens. Vous ne trouverez personne de sérieux pour vous en parler. Seuls les marchands de dérision au service de Poutine vous démoraliseront en disant que nos Spartiates ont le moral en berne. Ce choix du silence est purement français. D’autres militants de la cause ukrainienne ne le font pas, sans doute plus solides, moins faciles à ébranler que le Sybarite parisien. Prenez par exemple « Meduza » organe en ligne de l’opposition la plus frontale au régime russe et dont la rédaction a déclaré souhaiter la victoire de l’Ukraine (du moins la défaite de Poutine comme tous les gens sains d’esprit). Meduza propose ce dimanche le résumé d’un reportage publié par un prestigieux support américain : The New Yorker. Le reportage dresse un tableau très noir des réalités ukrainiennes. Il évoque une catastrophe sociale que les va-t-en-guerre de notre hexagone ne veulent pas voir. L’article sera publié lundi 5 dans la Grosse Pomme, les gens de Meduza l’ont déjà lu, il est dès cette nuit en accès libre : https://www.newyorker.com/magazine/2024/02/05/ukraines-democracy-in-darkness

On trouvera étonnantes les privautés que se permettent les journalistes de Meduza. C’est qu’ils sont ici en confiance, en terrain ami : ils/elles ont fréquenté l’autrice, ont fui Moscou un peu après elle. Une copine que cette Masha Gessen, lesbienne revendiquée, figure de la nuit moscovite et des milieux artistiques ; la journaliste américaine est parfaitement bilingue, née à Moscou dans une famille juive qui émigre, passionnée par les réalités de sa première patrie. Pour ainsi dire engagée dans son évolution, militante de la modernité, des libertés…

Vous trouverez matière à réflexion dans ce que retient Masha de son voyage en Ukraine. Nous n’allons pas la piller ni la traduire ici, nous contentant de faire saillir ce que les copines de Meduza en ont retenu : « jusqu’il y a peu, l'opinion publique était d’un bloc en Ukraine : le pays libérera tout son territoire, la bulle de propagande ennemie éclatera et le régime de Vladimir Poutine s'effondrera ». C’est bien ce qui nous a été dit, merci, mais la suite moins : « la population ne fait plus de prévisions optimistes, et à l'anxiété quant à l'issue de la guerre s’ajoutent des inquiétudes concernant la situation politique interne : de nombreux observateurs enregistrent la crise des institutions démocratiques et disent probable le rétablissement d’une autocratie ». Oui, vous avez bien lu, le valeureux peuple qui défend nos libertés a peur de perdre les siennes. Tâchant de rester uni derrière l’oriflamme qui symbolise son héroïsme, il a perdu la conviction intime d’être libre, bien guidé par des dirigeants séduisants et à la moralité irréprochable

L’Ukraine n’était que relativement démocratique et sa liberté était rongée par le pouvoir démesuré des oligarques faiseurs de majorités parlementaires et vrais maîtres des principaux leaders politiques. Les présidents et les premier-ministres n’ont pas brillé par leur honnêteté ni par le souci du bien-être de la population. Certains ont dû leur popularité à la simple affirmation du particularisme ukrainien et la volonté de résister à Moscou qui découle de cette morgue patriotique. Celui qui s’est avoué valet du Kremlin et a tenté de se conduire comme tel a vite été renversé… il aurait mieux fait de retourner sa veste ! La recette n’était pas abstruse.

Gessen est suffisamment célèbre pour rencontrer sans difficultés la fine fleur des journalistes et des politiciens de Kiev. La plupart lui confient que l’incertitude les étreint. Ils se sont mis à douter des objectifs de la guerre et de ce que la victoire va signifier pour leur État : « Pour quoi nous battons-nous, pour une terre ? » demande la journaliste Ekaterina Sergatskova. "Nous disons que nous continuerons à nous battre jusqu'à l'effondrement de l'empire russe. Mais cela n'arrivera pas", ajoute Sergatskova. Tout au long de son séjour prolongé, Gessen entend dire que nul ne croit plus la fin de la guerre possible. L’arrêt des combats est devenu inimaginable. D’autant que la guerre structure et cimente une société en réalité très désunie. Denis Kobzin, un sociologue de Kharkiv parti au front note qu’il a combattu avec des gens qui n’auraient jamais tenu dans une même pièce : " Arméniens et Azerbaïdjanais, Juifs et antisémites, petits criminels et grands hommes d'affaires - nous avons tous réussi à éviter les conflits, d'abord parce que nous étions unis par un objectif,[…]" Mais que ce passera-t-il une fois l’objectif atteint ? Les fractures sociales et politiques apparentes se doublent de ravages plus intimes : les familles ont été anéanties. Une certaine droite rigide attribue à la gauche la justification de conduites amorales - en particulier le fait que des femmes soient parties à l’étranger tandis que leurs maris servaient dans l'armée. Kobzin souligne que presque tous ses collègues, dont les épouses ont quitté l'Ukraine pour l'Europe, sont maintenant divorcés.

L’Ukraine est le rempart de l’Europe, sa victoire garante de notre confort. Nos libertés sont ainsi tributaires des exploits de gens vivant sous le régime de la loi martiale et qui ont de facto perdu le bénéfice des avancées démocratiques arrachées pied à pied depuis 2014. Si le pays était en paix, des élections législatives auraient eu lieu à l'automne 2023, et des élections présidentielles devraient se tenir en mars 2024. L’administration Zelensky a déclaré d’abord qu’il ne pouvait être question de reporter les procédures électorales mais pour finir elle n’en fait plus mention parce qu’un débat public est exclu dans le contexte : un tiers de la population est mobilisée, un tiers a quitté le pays, déclare Alexandra Romantsova, la directrice du "Centre pour les libertés civiles" ukrainien, lauréat du prix Nobel de la paix 2022. Zelensky a été élu pour vaincre la corruption et a promis de ne pas faire plus d’un mandat. Mais il n’est pas parvenu au bout de sa tâche et le voici chevillé au pouvoir, à la tête d’une équipe dont les manières et méthodes ne diffèrent pas de celles qu’ont enduré les Ukrainiens depuis 1991. Le parlement enregistre les décisions du bureau du président, seuls les membres de son parti font l’effort d’y siéger beaucoup d’élu restant terrés dans leurs maisons de campagne de manière à éviter les bombardements. La loi martiale règlement l’activité des médias, elle permet de nommer des administrateurs provisoires à la place d’élus jugés pour corruption. La guerre permet une résolution en trompe l’oeil du problème de la corruption. Elle n’y met pas fin. Comme le reconnaît Mustafa Nayyem, Afghan naturalisé, figure incontestée de la vie politique locale : "Le niveau de corruption baisse à mesure que l’argent vient à manquer, or il y a beaucoup d'argent dans la guerre".

La guerre s’éternisant, l’autoritarisme menace. L’Ukraine a été caractérisée par des politologues et sociologues hongrois qui ont classé les États ayant émergé de l'effondrement de l'Union soviétique. Selon la typologie de Balint Magyar et Balint Madlovich, ces pays relèvent de six catégories distinctes : trois d'entre eux sont des démocraties libérales (Estonie, Lettonie, Lituanie), la plupart des autocraties patronales ( comme la Russie) et on a enfin un type singulier de démocratie patronale, l’Ukraine, caractérisée par la coexistence de nombreux acteurs politiques, chaque force politique dépendant de l'argent et de l'influence d'une seule personne. Akhmetov, Kolomoïski, Pintchouk, etc. Au lieu du système russe dans lequel des oligarques sont les serviteurs d’un maître politique, on a ici divers potentats maîtres de différents acteurs politiques. La guerre n’a pas fait évoluer notablement cette situation. On peut craindre que la paix retrouvée n’aboutisse à la restauration de ces féodalités. Le comportement du chef du bureau du président, Andrei Yermak, le suggère. Les interlocuteurs de Gessen le disent plus influent que le président lui-même et affirment qu'il promeut méthodiquement ses associés à des postes élevés, y compris ceux qui font l’objet d’enquêtes pour corruption. "Le risque d'autoritarisme qui vient de Zelensky est différent de ce à quoi nous avons été confrontés auparavant", note la journaliste ukrainienne Natalia Goumenyouk. "Il ne veut pas s'enrichir, il s'efforce d'obtenir une efficacité maximale." Et d’ajouter : "Je ne dis pas que c'est mieux."

Maintenant, que va-t-il se passer ? Zelensky va limoger son chef d’état-major, soupçonné de vouloir geler le conflit pour épargner des vies alors qu’il faut absolument retenter une percée à la fonte des neiges… Vous allez bientôt constater l’effet des “vérités américaines“ sur les rédactions des quotidiens et hebdomadaires francophones. Nous n’allons donc pas poursuivre cette synthèse. Nous vous proposons juste de relire quelques billets de ce blog traduits de râleurs ukrainiens plus ou moins pacifistes. Parce qu’ils sont le reflet d’une réalité que beaucoup s’acharnent à maquiller. À l’avenir, nous traduirons d’autres billets de contestataires ukrainiens en exil et aussi de Russes incarcérés.