" /> Drôles de tragédies - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Drôles de tragédies

- Posted in Lettres internationales by

S’il est un sujet que la presse ne semble pas aimer beaucoup aborder, c’est bien celui du rôle jugé positif des injections d’argent russe dans les économies européennes, sous formes d’investissements, d’achats d’actions & obligations, d’acquisition immobilières (de luxe surtout mais pas seulement). Les grands mafieux du régime Poutine ont longtemps prévu de passer leurs vieux jours dans de confortables demeures en France, Espagne, Suisse, Italie… Pas seulement dans les meilleurs quartiers de Londres. On aurait peut-être dû se demander s’il était prudent d’accueillir dans le sein de nos sociétés supposées saines de très virulents personnages aux usages peu conformes à notre morale sociale.

Cette prudence n’a pas été du tout de mise, bien au contraire, et pour la bonne raison qu’on a cru pouvoir les amadouer et même convertir à nos usages et notre façon de pensée par l’argument du confort de vie : « vous êtes barbares parce que trop affamés et sortis de terriers infâmes, une fois acclimatés dans nos palais et habitués aux mets dont nous nous régalons, vous serez aussi délicieusement aimables que tant d’autres avant vous »… Le processus est interrompu par la guerre mais cette situation dramatique n’engage pas la France à expulser les citoyens russes établis chez nous grâce à un argent « mal acquis ». Encore moins bien entendu les citoyens d’autres républiques de l’ex-URSS, tout aussi propres mais contre lesquels nous ne pouvons faire valoir le moindre grief, dont ne craignons aucune initiative contre notre sécurité.

Sujet délicat qui pourrait revenir en unes de nos quotidiens si la France devait un jour faire le constat que fait l’Espagne d’un très haut degré de mortalité prématurée parmi les respectables citoyens slaves qui y ont élu domicile. C’est que l’Espagne a été moins vigilante que d’autres dans la distribution des titres de séjour, ou simplement que son parc immobilier est plus attractif. En tout cas la moitié des 17 cadres de haut niveau des industries russes d’extraction minière qui sont morts inopinément depuis le déclenchement de la guerre se trouvaient en Espagne. Le pilote transfuge qui a tué deux coéquipiers pour offrir son appareil à l’Ukraine a lui aussi été tué en Espagne ces jours-ci.

Nuit des longs couteaux rampante

On meurt toutefois encore plus en Russie même et ce mercredi 13 mars, c’était le tour de Vitaly Robertus, un des vice-présidents de Lukoil, de nous quitter brusquement à l'âge de 53 ans. Lukoil est un géant de la distribution pétrolière, le plus gros de Russie, fondé en 1991 avant la chute du régime communiste et privatisé l’année suivante. C’est le 18e décès parmi les hauts responsables du complexe russe des carburants et de l'énergie.

On annonce sa mort dans les locaux de la société à Moscou, boulevard Sretensky, sans détails. Mais le lendemain, on détaille qu’il a été retrouvé pendu dans son bureau. Plus précisément « par un lacet » dans les toilettes privées attenantes. Il avait d’abord pris soin de fermer son bureau et la porte a été enfoncée parce qu’il ne répondait pas au téléphone. Déprimé par un conflit très grave avec son supérieur immédiat, le premier vice-président Oleg Pashayev. Le lacet évoque la cravate de l’oligarque Berezovski qui avait préféré sa baignoire…

Vitaly Robertus était un gros bonnet. Sa mort intervient dans le contexte d'une véritable "guerre" livrée à Oleg Pashayev, premier vice-président de PJSC Lukoil. Robertus s'est plaint à ses amis et à sa famille que Pashayev le harcelait et le persécutait. C'est Pashayev qui a trouvé Robertus pendu, mais pour une raison inconnue, nul n’a appelé d'ambulance ni de secouristes, juste les médecins de la société. Alors, pendu ou étranglé ? c’est ce qui ne sera plus établi avec une totale certitude.

Robertus ne souffrait d'aucune maladie chronique ni d'aucun problème dans sa famille et, la veille de sa mort. Ses proches et connaissances le disent en bonne santé, clair et sobre. Les motifs personnels sont donc exclus. La seule chose étrange que les collègues ont notée, c'est que la veille, le 12 mars, il était injoignable et que beaucoup ne pouvaient pas le trouver. Il était néanmoins présent au bureau et a même participé à un certain nombre de réunions de travail. Ces derniers temps, toutes les audiences étaient internes, Vitaly Robertus ne recevait pas d'invités de l'extérieur. Il se limitait à des audioconférences et à recevoir des présents; en règle générale, il s'agissait de vins de collection (français surtout), dont ce dirigeant était un fin connaisseur.

Un cadre nommé Myasoyedov s’est entretenu avec lui à 11h du matin. la discussion a été interrompue par un appel de Pashayev. Au bout d'un moment, Vitaly Robertus est retourné à son bureau, l’air morose, sans s’adresser à personne. Puis il a cessé de répondre au téléphone, notamment à Pashayev qui, irrité de ce silence, s'est rendu à son bureau. Il s'agit là de la version officielle de Lukoil. En réalité Robertus, entré depuis 20 ans dans la société, avait fait une carrière brillante et menait grand train jusqu’à la nomination de Pashayev qui l’a forcé à céder à d’autres un grand nombre de chantiers juteux. La guéguerre dure depuis 5 ans et la rumeur veut que plus récemment les forces de l'ordre se soient mises à s'intéresser à Robertus, à l'initiative de Pashayev.

Simple cas de harcèlement professionnel… sauf que c’est le cinquième cas connu chez Lukoil. En général on parle de managers aimant l’argent, la vie facile et de gens assez solides bien qu’effrayés par les conditions que leur impose la guerre : le sénateur Vladimir Lebedev fait les frais d’une « terrible tragédie » inexpliquée à l'âge de 60 ans. Son ami Vladimir Nekrasov, 66 ans, coprésident du conseil d'administration de Lukoil, est mort en octobre d'une «insuffisance cardiaque aiguë». Un autre « président » de la même entreprise, Ravil Maganov, 67 ans, est passé par la fenêtre de l'Hôpital central d'élite de Moscou, connu sous le nom de « clinique du Kremlin », en septembre 2022. Maganov était hospitalisé pour un problème cardiaque ancien, nul ne sait pourquoi il a enjambé sa fenêtre au sixième étage alors que Poutine venait de lui accorder une N ième médaille. Le premier de la liste avait été le milliardaire Alexandre Soubbotine, 43 ans, lui aussi manager d’un département de Lukoil et de plus propriétaire d’une compagnie maritime, retrouvé mort en mai 2022 après « avoir pris le conseil de chamans » et ingéré du venin de crapaud… curieusement crédule !

S’il est probable que la mort de Robertus soit un peu plus commentée que celle de Soubbotine (mais pas forcément plus que celle de Maganov qui n’était pas passée inaperçue), il est un autre décès dont on parle très peu parce que beaucoup le mettent en doute. Celui du fils d'Igor Setchine survenu dans la foulée de celui de Navalny et, curieusement, pour une cause similaire, la thrombose. On a longtemps dit d’Igor qu’il était le troisième personnage de l’Etat russe bien qu’il ne soit officiellement que le patron d’un autre géant pétrolier, Rosneft. Sanctionné, son yacht de 123 millions d’euros est bloqué dans la rade de La Ciotat (il s’est toujours signalé par un discours haineux et vindicatif).

Le fils de Setchine avait 35 ans, c’est un peu jeune pour faire des caillots qui vous bouchent les artères. Que ce diagnostic soit le même que celui invoqué dans le cas d’Alexei Navalny recèle une charge symbolique qui fait craindre un même commanditaire. Qui pourrait être, selon une source, l'odieux Nikolai Patroushev, adversaire de longue date de Setchine: « L’empoisonnement du fils de l'ennemi peut permettre à Patroushev d’assurer l'avenir de son fils Dmitry. Une guerre de "princes". Qui d’entre vous peut honnêtement, la main sur le cœur, dire qu'une telle chose est impossible dans la Russie moderne ? Des empoisonnements comme à l'époque des coups d'État de palais. Et la série de décès mystérieux de hauts responsables du complexe énergétique, qui a commencé après le début de la guerre en Ukraine, apparaît immédiatement sous un nouveau jour. C'est peut-être ainsi que l'un des clans au pouvoir a décidé d'initier une redistribution du marché de l'énergie. Peut-être devrions-nous considérer la logique qui peut guider les élites russes : si Poutine peut tuer ses ennemis presque ouvertement, pourquoi ne pas nous y mettre ? » https://t.me/neoreshkins

Une excellente ambiance de travail qui ne dépare pas du fond morbide général. La guerre ne perd nullement en intensité, la traque des opposants pourrait s’accroitre et prendre un tour hallucinant dès le lendemain des « élections ». Divide