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D'un inédit l'autre

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Il a dû sembler hors de propos (ou bien de mauvais ton) de souligner que la guerre du Moyen-Orient amorçait le 1er avril dernier un tout nouveau tournant avec l’abolition du principe des sanctuaires diplomatiques. Ce caprice d’Israël n’est pourtant pas un inédit absolu puisque l’initiative de désacralisation du territoire des ambassades a été prise par le régime iranien en 1979 et reconduite par les attentats de Beyrouth quelques années plus tard. Ce qui est neuf en 2024 n’est pas l’action en soi, mais le fait qu’elle soit conduite par un pays supposé avancé et civilisé parce que libéral & démocratique. Ce que se permettent les barbares n’est pas en principe admis de civilisés. Il est amusant que, du seul fait que le bombardement de Damas n’ait pas été revendiqué, on ne puisse en accuser personne mais doive en admirer des auteurs désignés. Pourtant, l’action d’Israël n’est pas un fait de gloire, plutôt un aveu de panique : jamais une telle urgence de « viser les vipères au nid » n’avait été tacitement invoquée.

Depuis lors, il est admis par tout le monde que c’est bien Israël qui a transgressé cette fois-ci une loi internationale et que la réponse militaire de l’Iran est explicable dans un tel contexte, bien qu’inexcusable, car visant un pays entier et non une demi-douzaine de sbires… Nul ne semble comprendre que l’Iran a été contraint à son geste absurde pour deux raisons : 1/ l’irrecevabilité d’une absence de réaction qui aurait ridiculisé le régime des mollahs aux yeux de la « rue arabe » et 2/ l’incapacité des forces iraniennes à conduire des opérations réellement performantes contre les intérêts israéliens. Le déluge de missiles est de l’ordre du « on fait ce qu’on peut ». Faire le plus de bruit possible, prouver que l'attaque du consulat iranien n’allait pas rester sans réponse, enfin démontrer que l’Iran dispose de beaucoup de matériel et ne peut être aisément éliminé du jeu. En même temps, dans une logique déjà appliquée en janvier 2020 après l’élimination du chef militaire Qassem Soleimani, la partie iranienne a cherché à causer un minimum de dommages réels à Israël afin d’éviter une attaque de son territoire en représailles.

Ce calcul est peut-être stupide à l’heure où tout le monde ne cesse de franchir des lignes déclarées rouges la veille, où il ne subsiste aucun tabou. En l'espace de six mois, on aura assisté à : 1/ une attaque sauvage du Hamas qui tient plus du coup de main de bandes incontrôlées que d’un vrai projet militaire, attaque caractérisée par une volonté délibérée de commettre des crimes contre l’humanité ; 2/ une riposte disproportionnée d’Israël qui ne cache pas sa volonté de faire disparaître toute une population en même temps qu’une entité politique ; 3/ des actions de sabotage et des frappes de navires marchands par la milice politique des Houthis ; 4/ l’attaque d’une base américaine en Jordanie et de ses avant-postes en Syrie par des forces pro-iraniennes (des membres de l'armée américaine sont tués) ; 5/ des frappes iraniennes contre deux puissances nucléaires de facto : le Pakistan et Israël. Ce dernier point est important, non seulement parce qu’il relativise la notion de dissuasion, mais parce que ces tirs imposent en quelque sorte une réponse d’ordre similaire comme l’a fort bien compris le Pakistan qui s’est limité à un raid aérien.

À présent, Israël serait bien inspiré ne pas répondre ou de frapper en causant des dommages mineurs, ce qui mettrait fin à l'épisode actuel. Mais il ne faut malheureusement pas compter sur une telle sagesse quand le sentiment patriotique et la terreur d'un danger de « nouvelle shoah » sont entretenus par un gouvernement qui entend régler tous les problèmes par la force et ouvrir une nouvelle ère dans la région en déportant 2 millions de réfugiés chez son voisin égyptien. Demeure donc l’éventualité d'une frappe israélienne sérieuse, à la suite de laquelle l'Iran sera contraint de réagir encore. Ce qui motive des mesures de précautions : retrait de certains corps de troupes de Syrie et surtout évacuation des officiers supérieurs du Corps des Gardiens.

Un certain narratif pacifiste tente de convaincre d’une sorte de victoire israélienne : victoire de la technologie de pointe, victoire politique rendue évidente par l’union des principales puissances occidentales, coalisées pour aider Israël à intercepter les tirs. Ce discours raisonnable est contrecarré par un désir de laver un affront qui est d’ordre financier, comme l’indiquait mercredi 17 avril le grand quotidien spécialisé Financial Times : le coût cumulé de l’ensemble des tirs de défense du 14 avril est estimé à un milliard de dollars. Israël ne peut admettre qu’une guerre conventionnelle coûte moins à son ennemi qu’à lui-même.

Une frappe israélienne sur le territoire iranien aurait un seul intérêt : menacer directement l'existence du régime par la relance du mouvement social « Femmes, Vie, Liberté » de l’automne 2022. Mais il demeure difficile d’évaluer les réactions de la population. Lançant en 1980 Saddam Hussein à l’assaut de la région pétrolière du Khouzestan, les Occidentaux et leurs alliés arabes avaient déjà fait la grave erreur de surévaluer le rejet du régime islamique. Ce régime est plus fragilisé aujourd’hui qu’à l’époque, du simple fait de sa propre fatigue structurelle et du rejet massif de son idéologie dans une population plus éduquée et moins pieuse qu’il y a quarante ans. Mais la relance de la lutte des générations montantes contre l’intégrisme religieux nécessite un doigté qui dénote trop avec les méthodes du régime Netanyahu que plébiscitent les droites américaines.

Il faudrait tout d’abord se limiter à cibles militaires en Iran et renoncer à la destruction des sites d’enrichissement, pouvant causer trop de pertes civiles collatérales. Il faudrait châtier les garde-côtes qui arraisonnent des navires de commerce sans détruire les ports, il faudrait créer des brèches dans les nombreuses prisons du Kurdistan iranien et parachuter des armes (à tout le moins de poing) pour que les libérés puissent se défendre et gagner les frontières… Il faudrait tuer le plus grand nombre d’officiers de la milice du régime en épargnant au maximum les simples soldats et les conscrits de l’armée officielle. C’est un travail de dentelle dont aucune puissance ne se montre capable, comme l’ont prouvé les catastrophes d’Irak et Afghanistan.

Le climat social de l’Iran est favorable à une action décisive, très ciblée et limitée de manière à éviter un effet de regroupement autour du drapeau. Les opposants en exil sont majoritairement solidaires d’Israël et en attendent une aide déterminante sans trop oser le formuler, ne se sachant guère suivis au-delà d’une moitié des 5 millions d’expatriés. Les opposants de l’intérieur, y compris les leaders d’opinion incarcérés, sont pour leur part circonspects et se disent pacifistes, arguant que la ligne de démarcation entre deux attitudes est très mince dans les milieux protestataires : les mêmes qui appellent à poursuivre la lutte contre le système et pourraient s'opposer ouvertement aux velléités de mobilisation militaire des autorités peuvent, en un tour de mains, manifester un ardent désir de défendre la patrie contre des envahisseurs. Ceci prive la coalition occidentale de tout recours à l’alliance turque de Bakou et Ankara dont les éventuelles entreprises ne seront pas bien reçues dans la société cible. De même, le Pakistan choisira de s’abstenir comme la majorité des pays du Golfe. Leur engagement serait contre-productif.

Un large regroupement de syndicats embryonnaires interdits par le régime, dont les très actifs Conseil de Coordination des Associations Professionnelles des Enseignants Iraniens, et Conseil des Retraités d'Iran mettent collectivement en garde contre les effets dévastateurs de la guerre ; ils condamnent les opérations du régime contre Israël, indiquant notamment: "Les travailleurs, les retraités, les femmes et les enfants, les enseignants et les étudiants, ainsi que les habitants des zones rurales qui manquent d'eau et de terres sont exposés à davantage de répression sous prétexte de guerre." Une plateforme intitulée Miaan Group a publié un plaidoyer commun de ces organisations et de 350 militants de la société civile iranienne contre ce qu’ils définissent comme un " bellicisme” : "Nous, signataires de cette déclaration, tout en croyant en la nécessité de promouvoir un discours de paix dans le Moyen-Orient déchiré par les conflits et ensanglanté, exprimons notre grave inquiétude face à toute action de la République islamique d'Iran susceptible d'attiser les flammes de la guerre dans la région, d'opprimer les peuples au niveau national et de verrouiller davantage l'atmosphère. Nous mettons en garde contre les approches bellicistes d'autres gouvernements. Nous condamnons toute agression contre notre patrie, l'Iran, sous quelque prétexte que ce soit et insistons sur la nécessité d'un cessez-le-feu dans le conflit de Gaza et de l'avancement des négociations de paix. Nous, militants de la société civile, croyons que le discours de qui aspire à la démocratie est étroitement lié au "Non à la guerre", et ce discours ne peut avoir aucun rapport avec celui des courants bellicistes, que ceux-ci soient liés à la République islamique ou se réclament de l'opposition. »

L'éminente avocate dissidente Nasrine Sotoudeh a exprimé sur les réseaux sociaux son opposition à la guerre : "Nous ne voulons de guerre sous aucun prétexte. Nous ne pouvons justifier l'attaque militaire contre le consulat iranien à Damas dans aucune perspective, tout comme nous ne pouvons justifier la prise d'otages des membres de l'ambassade des États-Unis il y a 44 ans. L'action de l'Afrique du Sud et sa plainte contre les actions d'Israël devant la Cour pénale internationale est une stratégie "sage", qui a soumis les actions des sept derniers mois de ce gouvernement à un examen de ses crimes contre l'humanité et génocide. »

À la suite de l'attaque contre Israël, le gouvernement iranien a bien entendu intensifié sa répression de la dissidence. Le pouvoir judiciaire a assigné à comparaître plusieurs militants politiques, personnalités des médias pour avoir critiqué les actions de l'Iran ; notamment le documentariste et journaliste Hossein Dehbashi, le journaliste Abbas Abdi du quotidien Etemad qui a qualifié de réactionnaire le choix d’une réponse militaire à la provocation israélienne. Ces deux journalistes sont accusés de "troubler la sérénité mentale du public." De même que le journal économique Jahan-e Sanat, qui a jugé néfaste les effets du bombardement sur les marchés, fait face à une plainte du Bureau du procureur de Téhéran.

Communiqué de « Miaan Group : https://ir.voanews.com/a/independent-unions-in-iran-condemned-iri-attack-against-israel-and-say-it-is-againt-people/7569770.html