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Dans le marc de café

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Peu d’exercices sont plus difficiles que celui de pronostiquer le devenir de l’État iranien. Et, parce que l’avenir proche ne paraît rien promettre de réjouissant, on observe combien les preneurs de paris sont rares, plutôt prudents et sans conjectures catégoriques. La mort d’un médiocre pantin tel que Raïssi ne va rien changer de fondamental, ne peut bousculer aucun rapport de force entre les clans qui se partagent le pouvoir. La théocratie va perdurer tant qu’elle ne sera pas renversée par un chef militaire intrépide ou un groupe de putschistes ambitieux que dirigerait une force organisée à l’extérieur du pays.

Cette force n’existe pas en dépit des prétentions du groupe qui se fait appeler Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI). Si ledit groupe était en capacité de fomenter un coup d’État il n’attendrait pas indéfiniment que la population s’insurge. Ne s’est-elle pas assez révoltée cinq mois de suite ? N’a-t-elle pas payé un prix outrageusement élevé pour son admirable courage ? Force est de constater qu’il n’y a pas de force organisée qui soit en mesure de renverser un régime pourtant affaibli par ses contradictions, sa mauvaise gouvernance, des sanctions financières, etc.

Il faut donc se faire à l’idée que Raïssi aura un successeur, désigné par Khamenei. Revenons très brièvement sur les usages du régime, ses pratiques traditionnelles en matière de partage des prébendes.

Tout d’abord, il convient de faire le constat qu’en 44 ans de théocratie islamique velayat-e faqih (administration par le jurisconsulte), seuls trois des présidents iraniens ont été des laïques : Abolhassan Banisadr (1980-1981), Ali Rajaei (1981) et Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013). Tous les autres étaient recrutés dans le vivier des théologiens-juristes en turbans.

Ces présidents étant de facto plus des premiers ministres que des chefs d’État proprement dit, leur pouvoir n’est qu’un des deux piliers du vrai centre, la « Maison du Guide » ; l’autre étant une armée politique appelée CGRI (Gardiens de la révolution). Alors même que les Gardiens constituent un contre-pouvoir de force au moins égale sinon supérieure à celui que modèle un cabinet ministériel constitué de civils, d’experts laïcs ou de théologiens, il a été acquis qu’on tâcherait de ne pas recruter de ministres au sein des corps militarisés. Mais cela ressemble à une précaution factice car, en dehors de ceux dont les fonctions sont techniques, les ministres se recrutent souvent parmi les parlementaires et ceux-ci ont en grande majorité fait leurs classes dans ce Corps des Gardiens.

Examinant la liste des candidats réels et seulement potentiels aux élections présidentielles depuis 2013, nous constatons que presque tous, à l'exception des vainqueurs (désignés), étaient des laïques. Sauf en 2017 où le clerc Rowhani l’emporte sur l’autre clerc Raïssi, plus réactionnaire. Lors du scrutin de 2021, tous les candidats, y compris ceux qui se sont retirés à différents stades, étaient des laïques mis en échec par le clerc que désigna Khamenei.

Cette logique suppose que les candidats laïcs du prochain scrutin soient vaincus par un clerc. Ce seront probablement le vice-président qui assure l’intérim Mohammad Mokhber et le président du parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf. Qui présenter d’autre ? Ces deux laïcs étant des faux-nez des Gardiens. Le second conserve toutes ses chances.

Beaucoup d’analystes pensent que la situation est aujourd’hui hors normes et que le processus de succession du Guide va être enclenché. Si tel est le cas, il est impératif de procéder comme en 1989, quand le précédent Guide a quitté ce monde. Le prochain président devra être un ouléma, un « docteur » au minimum du niveau d’un hodjat-ol-eslam. L’un des seuls jeunes qui remplisse cette condition est désormais Modjtaba Khamenei, fils du Guide.

Le présenter aux suffrages recèle un grand danger : la succession dynastique est rejetée par une majorité de clercs et sans doute aussi par la fraction la plus dynamique des Gardiens. Il serait donc plus sage de chercher un ouléma qui travaille aujourd'hui dans l'exécutif ou siège dans l’une des trois assemblées : Majles (parlement « élu »), Conseil des experts, Conseil de surveillance… Mais le mieux placé est ici un politique plus fin que beaucoup d’autres : le chef du pouvoir judiciaire, Gholam-Hosseïn Mohseni-Eje’i. Compte tenu de son aura dans les milieux religieux, il pourrait être écarté au profit de plus terne comme le procureur général, Mohammad Movahedi-Azad.

En choisissant le laïc Ghalibaf, Khamenei écarterait le danger d’un candidat à sa propre succession. Et pourrait ainsi faire en sorte que son fils chéri demeure, après sa disparition, en lice contre Mohseni-Eje’i ; à l’heure où il faudra désigner le véritable maître de l’État théocratique.

Divide, le 3 du mois de khordâd / 23 mai 2024