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De la corruption russe

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Dans notre billet du 1er décembre dernier, intitulé « Les fuyards et les crédules » nous disions « On ne mesure pas assez en Europe occidentale à quel degré la société russe est désormais infectée du virus de la corruption [...] à quel degré de désuétude est parvenu le désintéressement, attitude qui nous semble encore naturelle, mais qui n’est plus considérée sans soupçon [en Russie et Ukraine] comme dans quelques autres alentour… »

Nous n’avons pas alors jugé nécessaire d’évoquer le combat de Navalny, d’en louer le sens et critiquer la forme… Nous ne pouvions croire qu’il allait être assassiné aussi vite. Mais nous savions que son angle d’attaque était le bon. Nous ne trouvions pas démagogique d’exciter la rancoeur du citoyen lambda contre ceux qui l’ont spolié. Comme la plupart de nos amis en Russie, il ne nous semblait pas pertinent d’approuver les privatisations des années 1990. Parce qu’elles relèvent du hold-up et non pas d’un mécanisme de répartition équitable.

Il se trouve que Navalny, bien que de culture entrepreneuriale et d’opinions libérales en matière économique, bien qu’ayant lui-même été quelque peu affairiste au début du siècle courant, s’est subitement déclaré convaincu que les privatisations abusives étaient l’origine du mal endémique qui se concrétise en Russie au travers d’un césarisme singulier. Tyrannie spécifique non seulement du fait de sa cruauté, mais surtout en raison de sa genèse : le vol pur et simple. Quelques semaines avant sa mort, Navalny fait diffuser une brève prise de parole filmée dans laquelle il exprime ses regrets d’avoir tardé à condamner publiquement le régime Eltsine. Il suggère qu’il s’est en quelque sorte déshonoré en hésitant trop à reconnaître publiquement ce que sa conscience lui a dicté : on ne peut prétendre à aucune crédibilité dans la lutte contre la corruption si on ne met pas d’abord en cause les odieuses réformes adoptées entre 1992 et 1995, le coup d’Etat de 1993, les élections présidentielles truquées de 1996…

Quand Navalny livre ce message, nul ne sait encore que son équipe travaille à un film didactique qu’il a commandé. Et qui sort en avril 2024 en trois épisodes sous le titre « Les Traitres », tous présentés par une proche nommée Maria Pevshikh, leader du FBK (fonds contre la corruption) et qui apparaît comme l’unique héritière de son discours tandis que l’épouse du martyr se tient en retrait. Ces films sont tous disponibles sur YouTube, ils ont été vus par des millions de russophones https://www.youtube.com/watch?v=GioQp_j74eY

Leur objet est de condamner sans ambages la « famille » Eltsine et les principaux sponsors qui ont maintenu Boris Eltsine puis choisi Poutine pour lui succéder. Défilent les personnages les plus haut-placés dans l’État et devenus les plus fortunés de Russie, dans le top cent des milliardaires mondiaux… Tchoubaïs, Sobtchak et Berezovski d’abord ; à leur suite les membres du groupe des 7 banques qui ont financé la campagne anti-communiste de 1996, la réélection d’un président malade et incapable d'exercer le pouvoir. Un stratagème qui requérait la complicité active de centaines de personnages influents dans les médias et les corps constitués. Une entourloupe à laquelle ont participé avec entrain la plupart des leaders de l’actuelle opposition à Poutine et sa guerre.

Cette connivence générale des élites, unies pour éviter que le partage du gâteau hérité des communistes ne soit remis en question, est démontrée par le simple déroulé des faits relatés, incontestables. Et la dénonciation de ceux qui ont fait tant d’argent en si peu de mois (et n’ont rien perdu depuis lors) prend un tour grinçant qui ne déplait pas aux plus jeunes, car le film les instruit. Et ce qui en renforce l’intérêt, c’est qu’il sert un conflit latent de générations : les aînés ne sont pas très propres ! Ils ne cachent d’ailleurs rien de leurs accointances. Le film soulève un tollé dans la gentry oppositionnelle. Les ténors Pastoukhov et Venediktov tonnent contre un film qualifié de « national-bolchevique », crypto-communiste, signé par Limonov plus que par Navalny.

Et de dire que Pevshikh « sert en fin de compte » Poutine, stimulant une guerre aux corrompus qui va démanteler l’oligarchie. Laquelle est le seul point d’appui pour une éventuelle révolution de palais ou du moins une transition en douceur à la mort du tyran. Les plus influents des exilés tout comme leurs relais médiatiques en Europe (le site Desk-Russie par exemple) critiquent un film qui « n’apprend rien à personne », qui pontifie, moralise… en fin de compte divise les partisans de la démocratie et du marché à l’heure où ils doivent s’unir derrière le drapeau ukrainien et taire leurs divergences. Il s’agirait d’un outrage gratuit à tous les puissants. Du gauchisme quoi !

C’est que le film ne laisse aucun doute sur la nature du pouvoir politique des grands oligarques, souvent aussi jouets qu’ils sont joueurs dans la partie en cours. Ici, un Abramovitch n’apparaît plus comme un recours contre les « excès » du Kremlin. Il est un rouage, amovible comme le furent d’autres. En ex-URSS, de nombreuses voix se sont élevées depuis 1994 pour rappeler que les conditions de l’accumulation primitive avaient été malhonnêtes et que les propriétaires nominaux des grands groupes russes, kazakhs, azéris et ukrainiens n’étaient souvent que les prête-noms de l’appareil policier coercitif. Les banques privatisées et les sociétés par actions gérant les matières premières devaient être comparées à des sortes de « fermes-générales » de notre Ancien Régime. En général, les autorités des grandes puissances occidentales ont rejeté ce raisonnement. Toutefois, nul ne saurait affirmer que ces entreprises ont beaucoup en commun avec les firmes multinationales fondées en Europe ou aux Etats-Unis au fil des deux derniers siècles. Les conditions de leur création et leur mode de fonctionnement ne sont pas purement capitalistes, car elles relèvent pour une part déterminante du crime organisé. En Europe, ces évidences ne sont pas considérées par des gens de justice qui aiment croire qu’une réalité se définit par le nom qu’elle porte... Vous vous présentez comme propriétaire ou actionnaire principal, membre fondateur de telle banque, telle firme ? Vous en êtes donc le chef légitime !

Voilà le raisonnement spécieux qui conduit à un arrêt récent de la cour de justice européenne en faveur de deux Russes de Londres particulièrement mouillés dans les entreprises du Kremlin. Levée de sanctions en raison de leur soutien à des initiatives humanitaires indépendantes. Cet arrêt européen est humiliant pour qui a risqué sa vie pour démasquer les criminels qui dirigent les conglomérats russes. Mine de rien, c’est un affront à la mémoire de Navalny, un véritable crachat sur la tombe de celui qui nous fut présenté comme un héros de la lutte contre les puissances d’argent qui saignent la Russie et exportent ses capitaux vers des offshore. Nous reviendrons sur les bénéficiaires de cet arrêt dans un prochain billet.