Ce blog a été créé pour donner la parole à ceux qu’on ne peut lire ni entendre ailleurs. Des Russes et des Ukrainiens surtout. Nous avons transcrit et traduit leurs mots, nous avons parfois expliqué ou mis en perspective leur positionnement. Ces inconnus du public francophone (et même souvent anglophone) sont des personnes de grande notoriété dans les deux pays en guerre. Pas des stars de chaînes d’information en continu, par des ténors de radios mais des animateurs de blogs très lus, des commentateurs fréquemment vus sur YouTube, dont certains ont même des chaînes qui émettent quotidiennement.
Ainsi de Oleksiy M. Arestovytch, l’opposant ukrainien venu du parti au pouvoir, évincé du cabinet de guerre de Zelenski le 14 janvier 2023 pour une faute en communication, longtemps faucon des plus violents (allant jusqu’à prophétiser un assaut du Kremlin), devenu depuis quelques mois chaud partisan d’un armistice rapide. Lieutenant-colonel diplômé de l’académie militaire d’Odessa en 1998, Arestovytch a quitté l’armée pour entrer en politique en 2005 du côté de la droite la plus dure, liée aux « eurasiens » de Douguine. Donc assimilé aux pro-russes par les mauvais observateurs ; en réalité cette posture entrait dans le cadre de ses fonctions au sein du contre-espionnage ukrainien, le SBU. Volontaire dans la guerre du Donbass, il sera recruté par l’équipe de Zelenski en 2019. Cet aventurier politique fait beaucoup parler de lui et sa chaîne Telegram est suivie par 350 mille lecteurs. Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle, il a constitué une niche électorale faite de russophones déçus par la politique linguistique trop restrictive du gouvernement, de partisans d’une purge générale des corrompus et d’une déchéance des trop riches… Un démagogue, certes, mais tout à fait dans le ton, car le parlement ukrainien est rempli de braillards de ce genre.
Pourquoi publier un billet de ce personnage antipathique ? d’abord parce qu’il est populaire et qu’il exprime des idées très partagées, surtout par la masse de ceux qui ont élu Zelenski dans l’idée qu’il réussirait des réformes structurelles aussi profondes que celles que parvint à conduire le Géorgien Saakashvili. Ainsi que nous le rappelons souvent ici, la question de la privatisation des moyens de production dans les années 1990, qui a entraîné l’enrichissement accéléré d’une minorité infime de concitoyens, n’a jamais cessé d’être la blessure la plus douloureuse pour les peuples des deux pays en guerre. Et si la privatisation en tant que telle n’est pas souvent remise entièrement en cause, ses modalités et la dérive qui conduisit par la suite à une « gestion de l’Etat par la corruption » sont le sujet douloureux que nul n’évacue. Voilà d’ailleurs la raison du choix de cet angle de bataille par Navalny et ceux qui se présentent comme ses héritiers.
Ainsi, en Ukraine, ce n’est pas pour la démocratie, l’Europe ou la modernité émancipée que l’électorat a massivement voté Zelenski. C’est pour voir respectée la promesse de lustration, d’apurement, de révision… Zelenski est élu contre l’oligarque Porochenko, sur un programme d’équité. On ne le dira jamais assez. Il est même élu contre les ultra-patriotes et sera soupçonné d’être un agent de Poutine par certains des « aigles » peu perspicaces de notre presse… Le Monde et le Figaro s’affligèrent de son triomphe. Seul Macron crut bon de saluer en lui l’homme nouveau. Mais lisons plutôt le billet du jour de O. Arestovytch :
« Il y a cinq ans, Volodymyr Zelensky a bénéficié d'une chance unique de changer le pays, chance échue pour la dernière fois à un chef d'État sur le territoire ukrainien voici près de mille ans : une majorité constitutionnelle au parlement en même temps qu’un colossal crédit de confiance de la part des citoyens.
Il y a cinq ans, le peuple ukrainien s'est vraiment uni, a cru que des changements fondamentaux étaient possibles dans l'État et a remis toutes les clés et tous les leviers à un seul homme.
Tout est passé à la cuvette des toilettes.
Rien de ce qui avait été promis n'a été réalisé, et la pire chose qui ait été accomplie par le titulaire du poste, c'est que le peuple a été privé d'espoir.
Ce qui avait commencé par « l'être humain est la valeur principale » aboutit à ce que les gardes-frontières tirent dans le dos et l’occiput de personnes qui tentaient de fuir le pays. Des dizaines de personnes se sont noyées, se sont perdues dans les forêts des Carpates et, abandonnant tout espoir, sont mortes dans leur fuite.
La pandémie et la guerre sont en grande partie responsables de cette situation, mais ces facteurs ne sont qu’aggravants. Les défis étaient censés renforcer l'expérience et apporter des compétences dans la gestion de l'État, mais nous constatons le résultat négatif : au début du mandat et au début de la guerre, la gouvernance était meilleure qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Non seulement ils n'ont pas appris à gérer l'État plus efficacement, mais ils ont imposé un style dans lequel les subordonnés ne pouvaient rien faire et personne ne les a punis pour cela.
Ce style est devenu la norme, de sorte qu’on n’a pas de fortifications normales, que les réformes clés de l'armée et de l'économie ne sont pas mises en œuvre, que les lois essentielles ne sont pas adoptées à temps ou ne sont pas adoptées du tout.
Le résultat du quinquennat de présidence est une amélioration inversée ou, pour le dire plus simplement, un désastre. »
Fin de citation. Il s’agit bien sûr de politique politicienne. D’exagérations. Mais Arestovytch surfe sur une vague très forte, celle de la lassitude, du rejet de la nouvelle conscription, du sentiment d’être lâchés par les Occidentaux aussi bien que par les nouveaux riches, devenus d’ambitieux investisseurs dans les économies de notre Europe. Des riches qui ont déjà cédé ou céderont demain de vastes surfaces arables à des propriétaires étrangers. Des riches qui ne paient plus d’impôts, ne contribuent pas à la guerre…
Divide
