" /> Vol fatal - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Vol fatal

- Posted in Au bord des Mondes by

Un accident inopiné élimine une sorte de premier ministre, mais ne rebat nullement les cartes de la vie politique iranienne…

Ce dimanche 19 mai, dès 19h45, le Rahbar, Guide suprême de la république islamique, laissait penser à un auditoire nombreux qu’une issue fatale n’était pas exclue. Et d’ajouter avec fermeté qu’aucun malheur ne devait influer sur la ligne générale de l’État, laisser prise à l’ennemi occidental et surtout israélien. On n’aura confirmation de la mort de Raïssi et quatre autres responsables qu’aux environ de 1h40 lundi matin.

Khamenei anticipait la mauvaise nouvelle et annonçait sa volonté de serrer tous les boulons. Non qu’il ait attribué un poids politique à son second, mais il craint des échanges de coups bas entre candidats à sa succession. Après tout, bien que peu charismatique et mauvais orateur, le défunt E. Raïssi était considéré comme le successeur du Guide et sa présidence devait être l'une des dernières étapes vers le poste le plus élevé. Désormais, alors que le véritable dirigeant de la machine politico militaire est Mojtaba Khamenei, second fils de l'actuel Rahbar, que l’on sait théologien mais qui est surtout le gérant de l’immense fortune familiale, des mollahs pourraient, en théorie, vouloir l'imposer.

Cependant, ce choix transgresse une règle non écrite liée au rejet du système impérial antérieur : il faut exclure catégoriquement toute transmission héréditaire. Raïssi était idéal pour la fonction suprême, trop peu talentueux pour mettre en danger le pouvoir réel de Mojtaba.

La loi iranienne stipule que de nouvelles élections présidentielles devront être organisées dans un délai de 50 jours. Un scrutin imprévu pourrait causer des surprises dans un pays normalement gouverné, fut-il illibéral et semi dictatorial. Mais ce ne sera vraisemblablement pas le cas dans un Iran théocratique où les pouvoirs de président sont limités par ceux du Guide désigné à vie, un Iran martyrisé depuis près de 20 mois que dure la répression du mouvement « femme, vie, liberté ».

Bien-entendu, la nouvelle situation offre des perspectives de carrière à ceux qui, pour une raison ou une autre, ont été tenus éloignés des charges. Mais les recrues se trouvent dans le milieu de ceux qui bénéficient déjà des prébendes ; chose qui importe plus que des parcelles de pouvoir dans un pays où un seul centre hégémonique l’exerce au nom d’une seule personne. Ce centre est militaire, il se nomme « Corps des Gardiens de la Révolution Islamique » (CGRI). Hors de ce centre, des prébendes sont attribuées à de puissantes familles de prélats qui dominent une part des ressources financières mais ont dû céder l’essentiel des outils de production aux « Gardiens ».

Au jeu des chaises musicales, un "éternel second" se trouve désormais des mieux placés pour la succession : Mohammed Bagher Ghalibaf, actuel speaker du parlement. Il n’est certes pas mollah enturbanné, docteur de la foi ou bien de la jurisprudence ; ce n’est qu’un ancien militaire, vétéran de la guerre Iran-Irak, puis un maire calamiteux de la capitale. Cependant, il bénéficie des soutiens de milieux influents et sa loyauté envers le régime ne fait aucun doute. Idéologiquement plus rigide que certains mollahs, il ne fait d’ombre qu’à d’autres officiers supérieurs du CGRI, au passé moins glorieux.

La question qui se pose est celle-ci : Ghalibaf sera-t-il l’homme du CGRI ou bien se retournera-t-il habilement contre ce mastodonte qui s’est emparé des pans les plus rentables de l'économie ? Un Ghalibaf assumant pleinement le rôle de contrepoids attribué au pouvoir présidentiel, avec ses prérogatives diplomatiques, ses services spéciaux indépendants du CGRI ? Ou bien faisant du moins mine de conserver les outils d’un vrai pouvoir présidentiel. Car il importe pour les dynasties marchandes du bazar de limiter un peu l’agressivité extérieure du CGRI, prévenir les confrontations majeures avec les puissances sunnites. Les guerres, même circonscrites, ne servent pas le commerce et le poids fiscal des impératifs de solidarité avec « l’axe de résistance » anti-israélien met en danger un modèle économique déjà fragilisé par les sanctions.

Quant à la société civile iranienne, sans perspectives politiques mis à part le rêve éveillé d’une intervention militaire occidentale qui serait fatidique au régime, elle se contente de manifester assez bruyamment sa joie de voir éliminé un ancien juge qui fut des plus féroces avec les militants de gauche dans les années 1980, resté des plus implacables avec tout ce qui voudrait perturber l’ordre islamique.