Nous avons périodiquement tenté de le faire comprendre dans quelques billets, depuis les plus anciens jusqu’au tout dernier : la question de la légitimité des capitalistes russes et de la netteté de leurs affaires a toujours été cruciale. Aujourd’hui, cette question divise la maigre opposition en deux camps très antagoniques alors que celle-ci est loin de faire le plein des suffrages de ceux qui ont choisi l’exil. En effet, l’écrasante majorité des fuyards, qui préfère prudemment se désigner du nom de “relokanty“ (déplacés) et non pas exilés, s’abstient de toute prise de position publique. Un exilé ukrainien connu sous le pseudonyme « Dadakinder », a trouvé choquant qu’avec « l’océan de fuyards quittant la Russie, nous ne voyons pas se constituer massivement des comités antifascistes de Russes en exil. Quelques zines et chaines en ligne ont vu le jour, c'est tout ».
Le silence circonspect des émigrés de confort est à peine interrompu par le scandale de l’assassinat de Navalny et la résistance symbolisée par les queues d’électeurs formées à 12 heures pile devant les consulats russes... Même neutralité prudente chez les grands décideurs, oligarques et chefs d’entreprises partiellement établis en Occident, c’est-à dire dont les familles vivent en Europe tandis qu’eux vont et viennent entre Moscou et nos capitales trépidantes, nos côtes ensoleillées… Nous avons relevé aussi que leurs apports en numéraire et investissements dans l’immobilier restaient bienvenus, le coût du permis de résidence dans certains pays de l’UE étant désormais d’environ 500 mille euros investis en propriétés.
Une demi-douzaine de grands prédateurs associés au régime moscovite ont délibérément fui au cours des huit premières semaines de guerre. Anatolyi Tchoubaïs, Roman Abramovitch et quelques autres ont ainsi signifié la fin de la cogestion de l’État russe par des droites idéologiquement divergentes, mais unies dans le projet global “business-friendly“ et oeuvrant à l’ouverture de la Russie aux capitaux étrangers. Leur départ est le prélude aux appropriations sauvages des sociétés étrangères établies en Russie. Confiscations qui ont frappé peu à peu les grands groupes français, même les plus complaisants.
Que ces oligarques russes ne soient plus d’aucune utilité à leurs partenaires occidentaux ne signifie pas qu’ils aient cessé d’agir, participer à des mouvements de capitaux. Ici, les analyses des opposants à Poutine divergent : selon certains, les oligarques Piotr Aven et Mikhaïl Friedman du groupe Alfa demeurent des chevilles ouvrières de la puissance russe, d’autres les disent sponsors d’une certaine opposition modérée dont le concours est indispensable pour gérer la suppléance du chef de guerre Poutine, quand il ne sera plus de ce monde. Ce raisonnement a conduit la Cour de Justice européenne à trancher en faveur de deux coquins :
https://www.france24.com/fr/europe/20240411-guerre-en-ukraine-quand-la-justice-europ%C3%A9enne-donne-raison-%C3%A0-deux-milliardaires-russes
Cet arrêt de la justice européenne a de quoi surprendre les militants de bonne foi qui appellent à l’union sacrée de tous les Russes épris de liberté et démocrates contre un Kremlin qualifié de "totalement mafieux". L’arrêt est rendu peu de temps après le décès suspect de Navalny et alors que les militants de sa “FBK“ (fondation contre la corruption) produisent un film retentissant sur les années 1990, intitulé “LES TRAITRES“. Sans explicitement annoncer ce film en cours de montage, Navalny adopte quelques semaines avant sa mort une position sans ambigüité, exprimant ses regrets d’avoir tardé à condamner publiquement le régime Eltsine. Le film en trois épisodes est un procès du clan Eltsine et de ses complices véreux (désignés en Russie comme « La famille » sans plus de précisions). Sont dénoncés ainsi les principaux sponsors qui ont amené Poutine au pouvoir parmi lesquels s’illustrent surtout Tchoubaïs, Sobtchak, Berezovski et les chefs du groupe dit “des 7 banques“ qui ont financé en 1996 la réélection d’un président malade et dans l’incapacité de gouverner puis orienté son choix de successeur.
Ce groupe de représentants de la haute finance russe est en fait composé d’au moins 9 personnes et le terme Semibankirshchina (règne des 7 banquiers) leur est donné par allusion à une fameuse régence des années 1610-1612 , la Semiboyarshchina (règne des 7 boyards) qui ne fut pas une réussite… De 1996 à 2001, les “7 banquiers“ feront la pluie et le beau temps en Russie. De cette coterie devenue alors véritable junte, trois survivants sont demeurés sous les feux de la rampe : Piotr Aven, Mikhaïl Friedman et Mikhaïl Khodorkovski.
Si les deux premiers nagent en eaux troubles, le troisième est un authentique leader du trop composite mouvement de résistance à Poutine. Il a payé d’un long emprisonnement son refus d’obtempérer aux ordres du Kremlin, son obstination à se proclamer authentique propriétaire de sa holding d’hydrocarbures et libre de la démembrer, d’en vendre des parts à des Occidentaux… Khodorkovski finance des organes de presse en ligne, offre une chaine télévisée très pluraliste sur YouTube, plaide enfin à La Haye pour une restitution complète de ce qu’il considère être son bien. Le problème étant ici que la majorité des citoyens de son pays ne sont pas de cet avis, qu’il s’agisse des masses manipulées par les médias officiels ou des supporters de Navalny qui, désormais, condamnent sans ambages les privatisations des années 1992-1995.
S’il est tout à fait compréhensible et “de bonne guerre“ que les institutions occidentales refusent de donner leur aval à une nationalisation abusive, il l’est moins qu’elles s’acharnent à appliquer les règles du droit privé et commercial dans des litiges entre propriétaires nominaux, considérant a priori que leur fortune est d’origine honnête. Appliquer nos règles relève de l’illusion ou de la mauvaise foi et confirme que la propriété privée est plus sacrée que tout impératif éthique, au point qu’il n’est pas permis de se pencher sur les circonstances de son établissement.
Revenons maintenant au début de la guerre. Dès avril 2022, les deux cogérants (copropriétaires nominaux) du groupe Alfa se lamentent publiquement : Aven est en Italie en butte à des interdictions bancaires, sa villa de Sardaigne sous scellés, installé à Rome dans un appartement de standing, il ne peut pas payer le personnel de service. Idem pour Friedman qui est à Londres dans un véritable palais, mais empêché d’acheter de quoi se chauffer et conduit à licencier toute sa domesticité. L’aile droite des autoritaires du Kremlin s’en réjouit, tout comme la maigre cohorte des opposants de tendance socialisante.
Coup de tonnerre le 9 mars 2023 : Leonid Volkov, alors chef de la FBK de Navalny, annonce qu'il fait "une pause dans son activité sociopolitique publique" en raison du scandale soulevé par une lettre adressée au Parlement européen qui demande la levée des sanctions euro-atlantiques contre l'oligarque russe Mikhaïl Friedman. L'ancien directeur général de la radio Ekho Moskvy, Alexei Venediktov, a publié en ligne une lettre collective d'orateurs russes demandant la levée des sanctions à l'encontre des actionnaires et coadjuteurs du groupe Alfa, M. Friedman, P. Aven, A. Kouzmitchev et German Khan. Parmi les signataires figurent des noms connus : Leonid Volkov, Alfred Koch, Leonid Gozman, Sergei Parkhomenko, Leonid Parfenov, Evgeny Tchichvarkine, Vladislav Inozemtsev. La fine fleur des grands influenceurs de l’exil ! Tous engagés aux côtés de l'Ukraine. Aussitôt, Volkov déclare que sa signature est usurpée, « un photoshop ». Mais Venediktov le démasque en apportant la preuve qu’une première lettre, signée par Volkov au nom du FBK, a été adressée à la Commission européenne en octobre 2022, soit trois mois avant la "lettre collective".
Si Volkov démissionne et cède la direction à Maria Pevshikh, future autrice des films d’avril 2024, c’est qu’il s’est carbonisé aux yeux de Navalny lui-même. Sa signature n’avait pas été coordonnée avec ses collègues de la FBK. Mais que s’est-il passé au juste ? La lettre collective qui emporte la conviction de la Cour de Justice est en partie un artefact fondé sur de plus discrètes lettres individuelles. Il s'est avéré que les représentants du groupe Alfa avaient recueilli les lettres des signataires puis rassemblé les scans des signatures dans un tableau placé sous un texte unique envoyé à la Commission européenne.
La levée des sanctions contre Friedman a également été soutenue par le prisonnier politique Ilya Yashin, directement depuis son centre de détention provisoire. Voici comment il s'est exprimé sur la situation : "Les sanctions doivent être appliquées de manière rationnelle et souple, de sorte que l'effet ne soit pas à l'opposé de ce qui était attendu. Si vous punissez uniquement les hommes d'affaires sans leur proposer d'alternatives, vous obtiendrez leur ralliement à Poutine au lieu d'une scission. À l'inverse, encourager ceux qui prennent leurs distances avec le Kremlin fragilisera les piliers du pouvoir. Je n'ai pas signé de lettres collectives pour défendre les victimes des sanctions occidentales. Mais je me suis exprimé en faveur de Mikhaïl Friedman, que je connais depuis de nombreuses années". Il est évident qu'un tel avis compte dans la prise de décision de la Cour !
Cette affaire qui révèle la médiocrité et vénalité de certains leaders politiques et médiatiques ne mériterait pas qu’on en parle si le Groupe Alfa avait nettement pris position contre Moscou et en faveur de Kiev comme le fit un temps miroiter Friedman, arguant d’origines ukrainiennes et d’attaches dans son pays de naissance. Force est de constater que cette pieuvre de la finance internationale reste le cul entre deux chaises. Raison pour laquelle Londres a fait mine d’inquiéter Friedman en décembre 2022, perquisitionnant son manoir, le suspectant de blanchiment d'argent et de contournement des sanctions. Pour ensuite ne rien entreprendre, faisant face à une vaste campagne médiatique pour blanchir les patrons d’Alfa, flirtant activement avec les orateurs les plus éminents et les institutions de l'opposition russe. Le message est le suivant : « nous sommes des hommes d'affaires apolitiques qui ont fait leurs propres affaires, qui n'ont aucun rapport avec l'État russe et qui sympathisent probablement avec l'Ukraine, même si nous ne le disons pas directement ».
Ce n’est pas si simple. S’il est probable que les augustes signataires de la pétition en faveur des malheureux banquiers aient été rémunérés et leurs fondations politiques et humanitaires renflouées, pour permettre notamment de financer des organes de presse, il est tout aussi évident qu’Aven et Friedman ont encore des affaires avec la Russie : Alfa Group est un investisseur dans un grand nombre de marques familières du peuple russe, notamment Alfa-Bank, les supermarchés Pyaterotchka, Perekryostok et Karousel, l'eau minérale Borjomi, les cinémas Kronverk et Formula Kino. Et même le Rosvodokanal (équivalent de notre Véolia). Aven, Friedman et leurs deux vieux amis Alexei Kouzmitchev et German Khan disent avoir l'intention de vendre leur participation dans Alfa-Bank, mais l'acheteur est leur partenaire Andrey Kossogov, qui ne fait pas l'objet de sanctions. L'opération peut être réelle ou servir de couverture à la purge juridique des actifs toxiques par Friedman et Aven, vente fictive avec conservation du contrôle de facto de ces actifs. À vrai dire, on aurait quelque raison de s’interroger sur le statut de German Khan, londonien non-sanctionné dont on ignore s’il fait ou non l’objet de pressions ukrainiennes https://fr.wikipedia.org/wiki/German_Khan
Possédant 23 % d’Alfa-Bank, il est tout désigné. On peut se demander s’il est membre de la division d'investissement A1, fondée en 1998, instance qui décide de tout et continue à participer aux "appels d'offres et programmes de l'État". A1 n’est pas seulement le cerveau du groupe Alfa, mais aussi la société chargée de restituer à la Russie, moyennant un pourcentage, les biens étrangers d'hommes d'affaires russes en fuite. En somme, il s'agit d'une société internationale de recouvrement de dettes. Les cibles les plus célèbres d'A1 sont aujourd'hui :
Sergei Pougatchev, transfuge établi à Nice, ex-propriétaire de la Mejprombank et ancien sénateur (aujourd'hui connu pour ses interviews révélatrices sur Vladimir Poutine), contre lequel A1 mène des procès au Royaume-Uni et en France ;
Georgui Bedyamov, propriétaire de Vneshprombank, connu pour la campagne publicitaire menée par A1 à son encontre, en plaçant des annonces dans les journaux, sur des panneaux d'affichage et dans les aéroports, offrant une récompense pour toute information sur ses avoirs. Une voiture circulait également dans les rues de Londres avec une publicité à cet effet. Le tribunal de Londres a estimé ce harcèlement anormal.
Comme le note l’avocat Vladislav Kramer, ces messieurs sont quasi voisins de Friedman. Fait caractéristique, l'une des résidences de Pougatchev, la Old Battersea House (rachetée à l'éditeur Malcolm Forbes), a été vendue à un prix très sous-évalué. Sans surprise, il n'existe aucune trace publique de l'acquéreur de la maison.
Laissons de côté la probité des banquiers russes en fuite et considérons le mécanisme des revenus d'A1. Aujourd'hui, il est le suivant : 1. La Banque centrale révoque la licence d'une banque russe. 2. L'Agence d'assurance-dépôts (DIA), qui est la même banque centrale, est désignée comme gestionnaire de la banque. 3. La DIA engage A1 pour rechercher les actifs des anciens propriétaires de la banque à l'étranger. 4. A1 trouve ces actifs, les vend conjointement avec la DIA et reçoit une partie du produit de la vente.
Kramer ajoute : « Le "Groupe Alfa" ne divulgue pas le montant de sa rémunération, mais il existe des données sur la base desquelles nous pouvons estimer la rémunération minimale (sur les biens des banquiers en fuite) de A1. Dans l’affaire de la faillite de la Promsvyazbank, la commission a été limitée par la Cour suprême à 8,5 millions de roubles par mois et 15 % de tous les recouvrements. Étant donné qu'A1 ne reçoit aucune rémunération mensuelle et qu'elle supporte elle-même les coûts de la poursuite des banquiers fugitifs, nous pouvons supposer que ses intérêts sont au moins supérieurs à 15 %. Et compte tenu des risques incomparablement plus élevés que ceux des avocats en Russie, nous pouvons sans risque ajouter 10% supplémentaires au titre de frais de risque raisonnables ».
Il ne nous semble pas que la levée des sanctions contre les poids lourds d’Alpha puisse convaincre les oligarques russes qu'il existe une "autre voie" que la loyauté envers leur président. Au contraire, comme le dit Kramer, ils verront que le problème peut être résolu à l’amiable et qu'il est possible de continuer à gagner de l'argent en Russie, où la corruption et l'ingérence de l'État sont si élevées qu'il est difficile de tracer une ligne de démarcation entre les entreprises indépendantes et celles qui font partie de l'administration. Friedman ose se dire Ukrainien de coeur et se disputer à mort avec le maire de Moscou Sobyanine, mais il ne proclame pas son opposition à l'agression russe comme fit l’autre banquier Oleg Tinkov, aussitôt dépossédé par le Kremlin. Friedman et Aven ne vendent leurs participations dans Alfa Bank qu'après le scandale de la lettre à la Commission européenne et la menace réelle d'une non-levée des sanctions. Les parts sont vendues dans le cadre d'une transaction douteuse à un partenaire commercial dont on ignore le positionnement politique et dont les moyens ont une origine russe.
L'UE revient ensuite sur sa décision initiale, examine d’autres demandes de levée de sanctions imposées par erreur ! Pour, par exemple, lever celles à l'encontre de Violetta, la mère d'Evgeny Prigojine ! Le Monde ne l’a PAS vu passer celle-là, et ne se choque pas de la levée des sanctions contre Alfa : https://www.lemonde.fr/international/article/2024/04/11/le-tribunal-de-l-union-europeenne-annule-les-sanctions-contre-deux-oligarques-russes_6227188_3210.html
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